19/06/2026

L'éclipse

                                                                Pour agrandir le texte, appuyer sur [Ctr] et [+] ; pour revenir en arrière [Ctrl] et [0].

Martine Besset 

« un  comportement détendu, joyeux et guilleret, rieur et candide »
En permission


Le soleil de midi écourte les ombres et fait miroiter les lunettes noires des passants qui déambulent sur le vieux port. Les deux tours sont blanches de chaleur. Les terrasses du quai Duperré affichent complet. J’ai eu la chance de trouver une table sur le Cours des dames, qui offre  l’ombre bienvenue de quelques vieux platanes. Ici aussi, les trottoirs grouillent de monde ; les terrasses étant séparées des restaurants par une bande d’asphalte où le flot des passants est ininterrompu, les serveurs sont contraints de fendre les groupes d’autorité, et, levant leurs plateaux chargés au-dessus des têtes, de réussir des miracles de jongleurs improvisés.

Il paraît pourtant que les commerçants rochelais apprécient ces quelques jours, à cheval sur la fin de juin et le début de juillet, où le festival de cinéma bat son plein. Peu porté sur les paillettes, il rameute des cinéphiles sérieux, lecteurs de Télérama, plus de première jeunesse, bien élevés et assez argentés pour s’asseoir dans les cafés et les restaurants dès que l’envie leur en prend. En revanche, ces mêmes commerçants redoutent ce qui les attend dix jours plus tard : les Francofolies, avec leur faune débraillée et toujours fauchée, qui laisse des papiers gras partout et fait un bruit d’enfer jusqu’à point d’heure…

Malgré leurs conditions de travail déplorables, nous sommes donc chouchoutés par les serveurs…Ma table est peu ombragée, mais j’aime le soleil, que les nombreuses heures passées chaque jour dans les salles obscures rend encore plus précieux. Le spectacle des passants remplacera un moment celui des images sur l’écran. A ma gauche est assis un couple de personnes âgées, qui a commencé son déjeuner. Pas des festivaliers, ceux-là, sans doute des Rochelais qui habitent tout près, et qui ont troqué pour une heure le calme de leur appartement contre un bain de foule. Mon humeur vacancière me porte à l’enjolivement et à la mansuétude. Ce couple, je le trouve extrêmement sympathique. Je les imagine chez eux, ils sont toujours ensemble après des décennies de vie commune, l’été ils s’ennuient un peu en attendant que leurs petits-enfants les rejoignent, alors ce matin, gourmands de soleil et d’animation, l’un a dit à l’autre : et si on allait déjeuner dehors ? Ils peuvent se permettre cette petite fantaisie de temps en temps, oh attention, dans un des restaurants du Vieux-Port, pas aux Trois sergents, et je suis contente pour eux, qui se taisent en attendant leurs plats, et savourent à l’avance le plaisir qu’ils vont s’offrir. Ils sont attendrissants comme tout. Je les adore, mes voisins…

Les clients mangent, parlent, rient ; les piétons déambulent, les premiers regardent les seconds sans les voir, sauf quand un cri d’enfant, la couleur éclatante d’une robe, leur font lever les yeux ; voilà justement deux jeunes femmes noires, longues, fines, qui avancent avec une majesté de caravelles, puis disparaissent, de nombreux regards rêveurs encore accrochés à leurs sillages. C’est alors que la dame si sympathique du couple sympathique voisin de ma table, lâche, la bouche pleine, et sans regarder son époux : t’as vu les négresses ? Et le monsieur si sympathique lui répond par un bruit de gorge qui ressemble à un crachat. 

Comme dans un conte lu à l’envers, la fée s’est transformée en crapaud. Le couple de petits vieux si adorables est devenu un monstre griffu crachant son venin. Cette brusque métamorphose assombrit du même coup mon humeur vacancière et le soleil si rayonnant, transforme le cliquetis des mâts en rumeur menaçante, ternit le ciel et me fait repousser mon assiette. Je regarde autour de moi : dans cette foule qu’il y a un instant je trouvais joyeuse et bon enfant, combien de têtes contiennent des pensées aussi nauséabondes, combien de bouches seraient capables de les exprimer sans honte? 

Je me lève, quitte la terrasse, et emboîte le pas à la foule estivale avec l’impression que cette bêtise ordinaire colle à ma peau. Il va me falloir beaucoup de temps pour me débarrasser de ce relent écœurant qui a si brutalement éteint la belle lumière de mon déjeuner d’été.


18/06/2026

L'église de marbre noir



« Solder définitivement le passé ? »
Le foulard violette


Une femme – une dame – est assise à côté de la porte d’entrée par laquelle je suis arrivée il y a deux heures, et par laquelle je sors à présent. Sa main s’agrippe à la poignée de sa valise par terre, son sac à main pend à l’autre bras. Elle m’avait regardée quand je suis arrivée, et maintenant elle me fixe, me dit « Bonjour Madame », incline la tête.

« Bonjour. » J’hésite. « Nous nous connaissons ? »

« Je vous ai remarquée parce que vous êtes comme moi, une anomalie parmi ces âmes perdues. »

Oui, c’est tout de même vrai. Un EHPAD. Ou EPHAD, je ne sais plus, « hôtelier.. » ou « hospitalier… ». J’ai vu le salon. Autour des murs, assis sur un siège ou sanglés dans un fauteuil roulant, des femmes – et quelques hommes, mais noyés dans la féminité – ont l’air de n’y être, n’y vivre, que dans l’abstraction. Leurs vêtements sont hétéroclites, un pull rose sur un tee-shirt violet, un jogging volumineux avec un chemisier à col en dentelle ; un homme porte une chemise sans col et ses chaussettes sont l’une noire, l’autre jaune. Les regards vont dans le vide ou même pas, quand la tête s’appuie sur une main. Ames perdues ? Ou plutôt des corps que l’âme aurait déjà quittés.

A l’étage, où je viens d’aider une vieille voisine à s’installer, des résidentes assises sur le palier devant les portes d’ascenseur m’ont surveillée, moi qui appuyais sur le bouton « Descente » et m’en allais vers le monde et toute sa vivacité.

La dame à la valise demande « Comment vous appelez-vous, Madame ? ».

Je dis d’abord « Eh bien » puis « Cécilia. »

« Mais c’est le nom de ma fille, Cécile ! » Elle a un grand sourire.

Elle me fait penser à ma grand’mère se préparant pour sortir le samedi après-midi avec deux autres veuves pour aller au cinéma (toujours le même, peu leur importait le film). Un manteau sombre avec des panneaux, des boutons habillés, une broche ; un chapeau avec voilette jusqu’au bout du nez ; une touche de rouge sur chaque joue.

La dame devant moi a un peu raté son maquillage, les touches de rouges trop appuyées, une trace sur son nez. Je pense, un peu traîtreusement, à Petrouchka.

Je regarde la valise. « Vous attendez de partir ? »

« Oui, et heureusement, j’ai du mal à vivre ici avec tous ces gens. »

Je souris.

« Vous savez, Cécile, j’ai eu une aventure hier soir. Ou avant-hier. J’ai voulu aller prier à l’église en haut, alors j’ai pris la route qui monte, qui monte. Mais je n’ai rien reconnu. Où était l’église ? » Elle est lancée dans son histoire, comme une conteuse. « Enfin, j’ai été soulagée en la voyant de loin. Mais ! Plus j’avançais et plus elle était loin. Tout de même… Mais enfin j’étais devant, seulement c’était tout noir, pas comme mes églises parisiennes. Enfin, j’ai voulu entrer et prier. Mais, vous n’allez pas me croire : c’était solide. Oui, un bloc noir. Le portail aussi, j’ai vu qu’il n’y avait pas de poignées. Cela m’a remuée, drôlement. Vous imaginez : un bloc de marbre noir, poli comme un monument funéraire par des mains pieuses. Mais ! Comment pouvait-on y prier ? J’avais besoin de prier, comme on a besoin d’aller au petit coin. Tant pis, j’ai décidé de me mettre à genoux sur le trottoir devant – je ne me laisserais pas démonter comme ça, par ce truc géant qui prétendait être un lieu saint. J’ai cherché un appui pour m’aider à m’agenouiller. Il y a une poubelle, c’est fait, je peux prier le bon Dieu. » Elle rit. « Je suis peu croyante, mais je préfère assurer mes arrières. » Elle me scrute pour voir si j’apprécie la tournure. 

« Puis un homme, un monsieur, s’est approché, m’a aidée à me relever. J’étais content de le voir, je crois que c’était un ami, ou sorte d’ami. Il m’a fait lui prendre le bras, et comme ça » - elle me fait un grand sourire - « nous sommes partis ensemble. Il allait m’accompagner chez moi. Je lui ai demandé s’il connaissait l’église – la soi-disant église – mais il a juste souri.

« Puis au lieu de me déposer devant mon propre immeuble – vous savez, les poignées sont lustrées chaque semaine par la gardienne – il m’a amenée ici, un lieu que je ne connais absolument pas. Enfin, tout est bien qui finit bien. J’ai passé la nuit, je rentre chez moi aujourd’hui. Avec tout mon attirail, Cécile. »

Soudain elle lâche sa valise, me prend la main. « Ma chérie. Te voilà enfin, venue me chercher. Je t’attendais. » Elle se pince les lèvres, et je vois les larmes lui monter aux yeux. Je ne vais même pas essayer de détricoter ses propos. « Chère amie, votre fille va arriver. Moi je suis Cécilia. »

Elle me regarde comme si ma phrase n’avait pas de sens, ou comme si je niais la vérité de notre relation.

« J’ai été contente de vous rencontrer, et de vous voir si heureuse de rentrer chez vous. »

Elle fait comme ma grand’mère : elle me regarde froidement, ferme les yeux pour échapper à ma désolante présence, fait décrire à son menton une courbe comme un arc-en-ciel, et rouvre les yeux, sûre de ne plus avoir le regard souillé par la vue de l’impénitent.

Deux semaines ont passé, et là je rends à nouveau visite à ma voisine - déjà ancienne voisine, il y a une autre famille dans sa maison.

La dame avec sa valise n’y est pas. Heureusement : sa fille Cécile s’est occupée d’elle. J’imagine le contenu de la valise rangé dans un tiroir, la valise poussée sous son lit.

Je monte à l’étage, fais ma visite, redescends, encore déroutée par les yeux qui m’ont regardée, presque goulûment, appeler l’ascenseur.

Je m’arrête à l’accueil. « J’ai rencontré une dame ici il y a quinze jours. Elle attendait sa fille pour rentrer chez elle. Tout s’est bien passé ? »

La femme a un regard presque moqueur. « Ah, c’est vous, l’intervenante mystérieuse ? »

« Et comment va-t-elle ? Vous avez des nouvelles ? »

« Pas des bonnes. Elle est décédée mercredi dernier, Madame Chamroux.. Elle avait le cancer. »

« Oh ! Chez elle ou à l’hôpital ? »

« Mais ici, Madame ! Elle n’est jamais partie. On n’avait jamais vu de fille. Cela faisait des semaines et semaines qu’elle nous demandait chaque après-midi de descendre sa valise – comme si nous étions du personnel d’hôtel ! Même pas aimable. Et la remonter à l’heure de souper. Enfin, c’était pas lourd. Et quand on a rangé ses affaires, on n’a trouvé dans la valise que du papier journal froissé et quelques photos. »

Je suis dans la rue. En marchant je dis, dans ma tête, pour voir ce que cela donne, « C’était une amie. » Je pleure, dans la rue, pour elle.

12/03/2026

Le foulard violet

 Martine Besset          Pour agrandir le texte, appuyer sur [Ctr] et [+] ; pour revenir en arrière [Ctrl] et [0].


« Comme avant ? Non… »
Il y a 375 ou 66 millions d’années


Gare de Soissons, quai numéro 2. Combien de fois s’est-elle trouvée à cet endroit, depuis toutes ces années ? Le haut-parleur crachote que le train pour Paris est à l’heure, et M se réjouit de ne pas avoir à attendre : le soleil est là, mais un vent frisquet rappelle que l’hiver n’est pas vraiment fini. Quelques minutes plus tard, dans la voiture surchauffée, elle se défait de son manteau et de son écharpe, qu’elle pose sur le siège à côté d’elle : cette écharpe de soie violette, achetée autrefois à Bruges, vestige d’un amour oublié, qui lui avait pourtant brisé le cœur. Maintenant, elle peut en sourire, et elle a gardé l’écharpe…Le trajet n’est pas long, elle est plongée dans son livre, la seule, apparemment, tous les autres voyageurs sont vissés à leurs écrans.

Elle quitte la gare du Nord sous un soleil radieux, décide de marcher. Au coin d’un pâté d’immeubles, un brusque courant d’air la fait frissonner, elle veut resserrer son écharpe autour de son cou, mais sa main n’y rencontre que la peau nue, et son cœur fait un bond : elle a oublié son foulard dans le train. Trop tard pour rebrousser chemin, le train est déjà reparti dans l’autre sens. Un instant elle se sent nue et désemparée, puis arrivée dans un endroit protégé du vent elle reçoit à nouveau la chaleur du soleil sur sa peau. Tant pis pour l’écharpe ! D’ailleurs, est-ce bien raisonnable de garder ainsi des objets qui rappellent un passé qu’on a tout fait pour oublier ?A moins que cet oubli soit un acte manqué ? Elle achètera une écharpe si la fraîcheur s’accentue, mais cet incident, décide-t-elle, ne gâchera pas sa journée.

Quand le train est entré en gare du Nord, et V, assise au fond de la voiture, s’est levée, a saisi sa grande besace de cuir, y a glissé les documents qu’elle venait de relire, puis s’est dirigée vers la sortie. Entre deux sièges vides, elle a remarqué une écharpe violette, tombée au sol. Elle l’a ramassée, a cherché des yeux parmi les voyageurs qui la précédaient l’éventuelle propriétaire, n’a vu personne qui ressemblât à l’idée qu’elle s’en faisait, a hésité… Apporter le foulard au bureau des objets trouvés ? Elle n’avait pas vraiment le temps, et puis, se lance-t-on dans des recherches pour un objet aussi dérisoire ? Il est très joli, ce foulard, une couleur qu’elle aime, un toucher doux et soyeux, il doit être chaud et léger en même temps…Se sentant vaguement coupable, mais aussi un peu excitée par ce minuscule écart dans son existence vertueuse, elle a noué l’écharpe à la poignée de son sac, et s’est dépêchée de descendre vers le métro. La rame est bondée, elle est obligée de rester accrochée au pilier central, son sac au pli du coude. Elle a mal aux pieds dans ses escarpins choisis exprès pour ce rendez-vous, pourvu qu’un siège se libère vite, elle ne tiendra pas debout jusqu’à Saint-Sulpice.

A Réaumur-Sébastopol, S et N s’engouffrent dans la rame en parlant exagérément fort. Deux adolescentes enclines aux fous rires et aux blagues qui n’amusent qu’elles, enchantées par cette journée sans cours et la perspective d’aller traîner des heures au forum des Halles. Sur le pilier, leurs mains frôlent celles de V. Elles regardent cette femme raide comme la justice, avec ses godasses de bourge et son sac de cuir :elle leur fait penser à leur prof d’histoire-géo, que toute la classe déteste. Elles n’ont pas envie de ressembler à ça, dans vingt-cinq ans. Ou peut-être que si. Mais elles savent que ça n’arrivera jamais, parce que ces chaussures et ce sac, ça doit coûter un bras, et que même avec leur diplôme professionnel, si elles l’obtiennent, elles continueront à s’habiller chez H et M. Quand le métro quitte la station Etienne Marcel, S donne un coup de coude à N, lui désigne du menton le sac de sa voisine en lui faisant un clin d’œil. Elle tire doucement sur l’extrémité du foulard, la soie se dénoue sans résistance, elle fourre le tissu dans la poche de son blouson, et elles se précipitent toutes les deux vers la portière ouverte à la station Halles. Là, sur le quai, elles poussent des cris de victoire en admirant leur trophée. On se le prêtera, d’accord ? Et elles filent bras dessus bras dessous vers les vitrines qui les font rêver.

Le samedi suivant, elles sont invitées à une fête chez B, l’ami d’un ami, du côté de la porte de Saint-Ouen. Il y a un monde fou, ou alors l’appartement est trop petit, il fait une chaleur d’enfer. C’est le tour de S de porter le foulard violet. Elle a trouvé une façon de le nouer qui lui semble d’une originalité folle, et estime qu’il s’accorde trop bien avec la couleur de son pantalon, mais il fait si chaud, elle l’abandonne au milieu du tas de manteaux et de blousons qui s’accumulent sur le lit du propriétaire des lieux, et elle va s’éclater puisqu’elle est là pour ça, boire et danser, rigoler avec sa copine, et draguer peut-être, si seulement il y a un mec potable…

Quand B tente de remettre un semblant d’ordre dans son appartement le lendemain de la fête, il découvre une écharpe violette échouée sur le plancher, à moitié cachée sous le lit. Il se rappelle le sac de vieilles sapes qu’il a préparé il y a déjà longtemps pour son copain R, qui a un plan pour les écouler aux puces de la porte de Montreuil : il y ajoute le foulard et ficèle le sac, R lui a justement dit qu’il passerait aujourd’hui, et il a intérêt à venir parce que c’est vraiment le bazar ici.

Heureusement que ça existe, les puces de Montreuil, pense une fois de plus H. Sans diplôme, sans travail, elle habite avec son copain C, guère mieux loti, un logis sans confort, et n’a d’autre solution que de s’habiller en friperie et de faire les courses dans les magasins à bas prix. Les puces, c’est bien. On trouve souvent des trucs encore à la mode, pour pas cher du tout. Et puis ça fait prendre l’air, parce que rester là-dedans toute la journée, merci ! Même si C n’aime pas trop la voir traîner dehors, il est jaloux ou quoi ?  Tiens, ce tee-shirt rose, en plus c’est de la marque, c’est combien ? A côté du tee-shirt, une tache violette arrête le regard de H : elle tire à elle un superbe foulard, ce doit être de la soie pour être doux comme ça, et cette couleur qui lui fait penser aux lilas du jardin de sa grand-mère, près de Soissons…H n’a jamais eu de goûts de luxe, elle n’en a pas les moyens, mais elle est brusquement submergée par le désir irrépressible de posséder ce foulard. Elle le veut, il le lui faut, tout de suite. Elle l’achète, le serre contre elle, elle regrettera sans doute la dépense demain, mais tant pis. Et ce désir assouvi s’accompagne d’une brusque envie de voir sa grand-mère : elle l’appelle aussitôt, elles se mettent d’accord pour le samedi suivant.

C a accepté de l’accompagner, ou alors il veut être sûr que c’est bien sa grand-mère que H a décidé d’aller voir. Ils sont dans le train, C est maussade, il n’a aucune envie d’aller à la campagne, lui, ce qu’il aime, ce sont les rues et les bruits de la banlieue. Tu parles d’une idée, un samedi à Soissons ! Le nom lui évoque très vaguement un truc entendu en cours d’histoire, il ne se rappelle pas quoi, et de toutes façons il s’en fout. Il regarde H : c’est quoi ce foulard ? D’où tu le sors ? Qui te l’a donné ? Le ton monte, H se fait toute petite, évite de répondre, elle sait bien que ça l’énerve, elle ne veut pas faire de scandale dans le train, mais C est lancé, il ne s’arrêtera pas, elle le connaît. Il ne maîtrise pas sa colère, sa jalousie stupide, il l’attrape par les épaules, la secoue, réponds-moi, c’est quoi ce foulard ? et il tire sur le tissu, manque de l’étrangler, H se débat, le foulard tombe par terre. Elle pense aux lilas de sa grand-mère, et là, d’un seul coup, elle décide que trop c’est trop, et que C est vraiment un connard. Quand le train arrive en gare de Soissons, elle se précipite sur le quai et court vers la gare routière, tandis que C la poursuit en criant.

M doit se rendre à Laon ce jour-là, et n’a pu prendre sa voiture, immobilisée par un problème technique. Rien de grave, mais M n’aime pas les imprévus. Elle prendra donc le train, dans ce sens-là, ça lui fait tout drôle. Sur le quai, une jeune femme échevelée et très en colère la bouscule sans s’excuser, avant de se ruer vers la sortie, suivie par un homme qui gesticule. Elle monte dans le train, choisit comme toujours un siège près de la fenêtre, il lui semble bien que ce soit à cette même place qu’elle était assise la dernière fois qu’elle est allée à Paris. Le jour où elle a oublié son foulard violet…Et un bizarre court-circuit se fait alors dans sa tête, parce que son foulard violet, justement, le voilà à ses pieds. Pendant quelques secondes, une perplexité totale la sidère, comme si elle avait glissé dans une faille temporelle. Elle ramasse le foulard, l’examine : pas de doute, c’est bien le sien. Comment est-ce possible ? Voyons, elle l’a perdu le vendredi de la semaine précédente…En plus d’une semaine, personne ne l’a trouvé, ramassé, emporté ? Pendant tout ce temps le train a fait des dizaines et des dizaines de fois la navette entre Paris et Laon, des centaines de voyageurs se sont assis sur cette banquette, et son foulard est resté là, comme s’il l’attendait…Elle le glisse dans son sac, troublée que ce souvenir du voyage à Bruges se montre aussi insistant. Décidément, cet épisode de sa vie refuse de se laisser oublier…Et si elle y retournait, à Bruges, pour solder définitivement le passé ?

                         ***


En permission

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Denis Mahaffey 


"partager un même fantasme"
L'appartement



La robe
La robe a des rayures jaunes et gris souris verticales, choisies pour leur effet amincissant. Et les petits plis qui descendent de l’encolure dissimulent quelque peu la carrure des épaules. Il y a des manches trois-quarts avec une fente discrète au poignet. La jupe s’arrête à mi-mollet, et à partir de la taille, qui est marquée par une petite ceinture vert foncé, des plis en cascade – ils s’appellent comme ça –lui donnent plus de volume. L’élégance discrète, mais avec un soupçon de glamour espiègle.

***

Elise Debordieu
Destinataire : Rosalie Frémont (rfremont@gmail.com)

Chère Rosalie,
Tout à l’heure, ton geste m’a beaucoup touchée, même émue. Tu es venue me saluer, me prendre la main sans parler, alors que j’étais toute seule au premier rang, réservé à la famille. Je ne me suis jamais sentie aussi isolée.

Comme les autres, tu devais te demander ce qui s’était passé pour en arriver là. C’est que je me rangeais à un dernier vœu de Raymond, même si j’ai eu beaucoup, beaucoup de mal à le faire.

Les enfants n’étaient pas là. Je leur avais dit comment cela allait se passer. Les garçons ont refusé d’assister, chacun différemment mais sans méchanceté. Geneviève m’avait accompagnée, mais quand elle a vu le cercueil elle n’a pas supporté et est partie.

J’ai su par les bruits et grommellements derrière que presque tout le monde a fait pareil. Au moins personne n’a crié au scandale.

Que veut dire tout ça ? Je ne t’en ai jamais parlé, mais maintenant que Raymond n’est plus là…

Nous nous étions rencontrés à une fête de mariage, nous avions beaucoup à nous dire, toujours bon signe. En apprenant à nous connaître, nous nous sommes plu, et plus que ça, et avons décidé de nous marier. Nous étions heureux. Il était sympathique, compréhensif, intelligent, dévoué, et un compagnon ardent, je ne pouvais pas me plaindre. Nous avons eu trois enfants : Geneviève l’aînée, Gilles, et le petit Pierre (qui dépasse d’une tête son frère et son père – enfin le dépassait).

Certes, j’ai senti qu’il avait des zones sombres dans sa vie, mais moi aussi, après tout, comme chacun. Les siennes étaient peut-être plus compliquées. J’ai appris que ses relations avec ses collègues hommes étaient difficiles. Il disait « Quoi que je fasse, je ne me sens jamais à l’aise avec eux, me demande de quoi nous allons pouvoir parler – le sport m’horripile, ces corps qui se mesurent les uns contre les autres dans une envie féroce d’en sortir vainqueurs. » Il n’avait guère d’amis, peu de connaissances. Mais c’était un bon mari et un bon père. Seulement, il vivait dans une sorte d’inconfort, toujours tendu.

Puis les enfants sont partis, comme les vôtres. Pierre d’abord, au Conservatoire de Milan, puis Gilles à Paris en Sciences Po’, et enfin Geneviève, à Paris aussi, pour être photographe.

Quand nous sommes rentrés après l’avoir emménagée, nous avons dîné, puis Raymond est monté, et redescendu aussitôt avec un grand carton plat dans les bras. Il s’est assis, a hésité, puis a commencé à pleurer, à sangloter. Il n’a pas voulu que je le réconforte. Il m’a dit « Je dois te montrer quelque chose. » Il a ouvert le carton et sorti une robe, à rayures vertes et grises, soigneusement pliée dans du papier de soie. J’ai demandé « Ça vient d’où ? C’est pour moi ? C’est beaucoup trop grand. Et pas mon style. » « Non. C’est pour moi. »

Il m’a confié, d’abord sans me regarder, sa longue attirance pour les habillements féminins, son habitude de scruter les vêtements plus que celles qui les portaient, son achat de la plus belle robe qu’il eût jamais vue, en donnant à la vendeuse les mensurations soi-disant pour en faire un cadeau, puis l’essayage furtif chez nous, et le rangement au fond d’un tiroir fermé à clef.

Il avait décidé de me confronter, le plus doucement possible, à cette robe, et de me confier son désir de porter de tels vêtements devant moi – moi seul. J’ai hésité entre révulsion et consentement. Son air penaud mais déterminé m’a décidé. « Essayons. Mais je ne suis pas enthousiaste. »

Nous avons introduit cette nouvelle entité dans notre relation conjugale. Au début je voyais Raymond timide mais déterminé. Puis, petit à petit, il s’est détendu, prenant un plaisir indéniable à jouer à la femme avec moi. Il aimait parler de mode, de domesticité, en adoptant des gestes et tonalités de femme, mais il était peu convaincant, car il n’était ni féminin ni efféminé. Et sa tête, ses traits, nullement assortis à sa mise, me rassuraient : c’était bien mon mari. Il était si heureux dans cette situation bizarre qu’à chaque fois qu’il rentrait alourdi par sa journée dans le monde de la dualité stricte, et adoptait son rôle de femme, son comportement était celui, détendu, joyeux et guilleret, rieur et candide, d’un militaire en permission.

Et moi, j’étais où, dans cet arrangement ? Vite, je me suis fait au jeu, ma voix s’est modulée, plus basse et plus douce. C’était inattendu, comme si j’accompagnais son travestissement en devenant plus… je dirais féminine, comme si j’étais avec une amie femme – pourtant avec toi j’ai gardé la même nonchalance quant aux rôles classiques. Raymond m’a offert l’occasion de jouer, jouer comme au théâtre.

Enfin, après une soirée entre nous, femme et homme habillé en femme, je savais qu’à l’heure de coucher nous mettrions nos chemise de nuit et pantalon de pyjama, et que je m’endormirais dans ses bras.

Une fois j'ai essayé d'aborder la question des origines de son comportement. Mais l’auto-analyse n’était pas son genre. En réponse il m’a remis quelques phrases, à propos ou non, je ne sais pas. Voici un copier-coller de ce qu’il a écrit.

Le professeur d’histoire
J’ai eu un professeur d’histoire au lycée, un homme cultivé, je m’en rends compte maintenant, qui savait enseigner et prenait plaisir à nos progrès. Mais quand un élève partait dans ses rêveries, ou répondait à une question comme s’il ne l’avait pas entendue, ou parlait à son voisin, il se mettait derrière le fautif, prenait entre le pouce et l’index quelques poils courts derrière l’oreille, et les tirait en haut. La douleur forçait l’élève à se dresser lentement de son banc, comme s’il était soulevé, un effet comique en contradiction avec la réalité ; il aspirait l’air entre les dents serrées, ou même lâchait un « Aïe ! » Les durs restaient assis, visage fixe ; les clowns déclamaient leur souffrance. De l’autre côté de la classe les filles restaient à l’écart, regardaient devant elles, conscientes qu’être filles les protégeait. Moi, garçon, j’étais sans recours devant la brutalité des hommes.

Quand il est tombé malade, et que c’est devenu grave, il m’a donné une enveloppe à ouvrir après sa mort. Il y a quelques jours j’ai fait cela. Il m’a demandé de le vêtir de sa robe verte et grise et de laisser son cercueil ouvert. « Une mise au point finale sur mes cachotteries. » J’ai hésité. Sa belle robe serait déchirée pour la lui mettre. Mais enfin…

***


Raymond, 13 ans
Avec mes mots d’aujourd’hui je dirai ce que je faisais à treize ans, un gamin qu’assaillaient déjà les tremblements de l’adolescence.

Mes parents s’absentent parfois le soir, mais rarement, chacun pour ses raisons ou, encore moins souvent, ensemble, peut-être pour aller au théâtre.

Alors je saisis l’occasion – fragile, car je ne sais pas quand l’un ou l’autre rentrera.

D’abord je mets une ceinture autour de la taille. Puis j’enlève l’édredon vieil or de mon lit. Sur son bord long je saisis une grande poignée du tissu soyeux gonflé par les plumes à l’intérieur, et l’insère entre la ceinture et mon ventre. L’effet est de créer une sorte de grand tablier bouffant mais, pour moi, c’est une jupe.

Je me place en haut de l’escalier qui descend tout droit du premier étage, vérifie que l’édredon est bien en place, et descends en courant.

L’air attrapé par la jupe la soulève. Presque toujours, seul un coin flotte, puis retombe. Parfois l’effet est mieux réparti, l’édredon retient l’air un moment, puis se dégonfle et retombe à nouveau.

Une fois sur dix – ou vingt ou trente – l’air est retenu sous toute la surface et l’édredon s’étale complètement. Alors pendant quelques instants, mais des instants qui n’obéissent pas au passage du temps, mon corps se dissout, sa rigidité masculine tyrannique se relâche et je deviens grâce, légèreté, danse. Le temps d’arriver en bas et de quitter le rêve, je vis en dehors – ou au-delà – de moi-même, possesseur d’un vaste rayonnement, libre, soulagé de ma peine. Belle.

***



11/11/2025

L'APPARTEMENT

Martine Besset


   "Marche arrière dans le temps"
     Faire le trottoir


L’annonce immobilière me saute au visage. Arrivée sur l’écran de mon téléphone au terme d’une étonnante succession de hasards, elle vante un « appartement hyper centre, 3 pièces, 2 chambres, avec box ». C’est le nom de la ville qui m’a d’abord alertée, puis les images accompagnant le texte. Aucun doute, et mon cœur  bat plus vite: cet appartement décrit avec une aussi affligeante banalité, c’est celui ou mes sœurs, mon frère et moi avons passé toute notre enfance et notre adolescence, et où nous n’avons pas remis les pieds depuis plus de quarante ans...

Le « box » me laisse perplexe. Est-ce donc ainsi que l’on nomme maintenant ce que nous avons toujours appelé « le cabanon » : une modeste construction, alignée avec trois autres, identiques, sur la longueur de la cour, où les occupants des quatre appartements de l’immeuble entassaient ce que l’on met de nos jours dans un garage, mais personne alors n’avait de voiture...Le nôtre contenait la mobylette de notre père, qu’il utilisait pour se rendre à son travail. Un été, c’est avec elle qu’il nous a rejoints en Auvergne où nous passions les vacances, au terme d’une nuit épuisante, ses cannes à pêche ficelées sur sa « pétrolette »...On y entassait aussi les boulets de charbon, qu’il fallait monter dans un seau métallique pour remplir le poêle qui tentait vaillamment à lui tout seul de chauffer l’ensemble de notre logement.

Nos parents l’avaient acheté lorsqu’ils avaient quitté l’Ardèche pour cette banlieue parisienne où son entreprise avait muté notre père. Quelques économies, peut-être, un prêt de notre grand-mère : pas de quoi faire des folies, et nous nous étions retrouvés entassés à six dans trois pièces. J’avais six ans, mes sœurs cinq et quatre ans, mon frère deux. Nous avons tous les quatre partagé la même chambre jusqu’à la fin de notre adolescence : je n’en ai pour ma part gardé que des bons souvenirs, mais aussi le désir non négociable d’avoir désormais une pièce rien qu’à moi...Nous l’avons vendu vingt-cinq ans plus tard à la mort de notre mère, sa dernière occupante. Aucun d’entre nous ne vit plus désormais dans cette ville, aucun n’y est jamais revenu.

Nous sommes nombreux, je crois, à partager un même fantasme : revoir les lieux que nous avons habités et aimés, et voir comment nos successeurs les ont transformés. C’est rarement possible. Il y a des années, nous avons sonné un été à la porte de ma maison natale : la rudesse de la voix sortie de l’interphone, et les hurlements des chiens, nous ont ôté toute envie d’aller plus loin. La vidéo qui accompagne le texte de l’annonce rend soudain ce vieux rêve accessible. Je l’ai mise en route le cœur battant ,et alors que les images se succèdent, je suis envahie par un sentiment d’étrangeté : certes, c’est bien « notre maison », celle où nous avons grandi, celle où s’est construit le lien indéfectible qui nous lie toujours tous les quatre. Mais l’usage du grand angle agrandit démesurément les lieux, les pièces sont vides de tout objet, et quelques transformations çà et là soulignent le passage du temps ; l’appartement ne coïncide pas complètement avec mes souvenirs, j’ai le sentiment de regarder un décor destiné au tournage d’un film sur mon enfance.

On voit la cour, qui fut notre seul terrain de jeu : un espace en L recouvert de macadam, avec des fils à linge où il arrivait que la lessive gèle en hiver. Nous y avons appris à faire du vélo, et je garde le souvenir cuisant d’un collant bleu tout neuf déchiré alors que je m’exerçais aux patins à roulettes. Des années plus tard, elle fut le théâtre d’une scène que je n’ai jamais oubliée. J’étais sortie avec un garçon, mes parents ne le connaissaient pas, ne savaient pas où nous étions allés, n’avaient aucun moyen de me joindre, et se sont angoissés de ne pas me voir rentrer. Quand j’ai franchi la grille, fort tard dans la nuit, j’ai été cueillie sans préambule par une gifle monumentale de mon père, tapi dans l’ombre, et qui devait se ronger les sangs en m’attendant.

Notre appartement était au premier étage. On pénétrait dans une entrée qui paraît gigantesque sur la photo de l’agence immobilière ; elle était en réalité suffisamment grande pour que l’on y fourre, sans aucun souci de décoration, tout ce qui ne tenait pas dans les autres pièces : deux malheureuses armoires contenant les vêtements de toute la famille — rien de comparable avec nos dressings d’aujourd’hui —, un bahut où trônait le téléphone, un appareil à cadran en bakélite noire dont je me rappelle encore le numéro,  surmonté d’une étagère pleine des œuvres les plus marquantes du réalisme socialiste, que j’ai toutes lues à l’époque...Il y avait aussi le réfrigérateur, un gros appareil ventru jaune paille, la cuisine étant trop exiguë pour 

l’accueillir. Bizarrement, c’est au pied de ce réfrigérateur que nous déposions nos chaussures, le soir de Noël.

La cuisine est la pièce qui a le plus changé. Heureusement, d’ailleurs. De notre temps, elle était assez misérable, et aussi peu fonctionnelle que possible : notre mère n’avait aucun goût pour les activités censées s’y dérouler. Sur la photo, elle est aménagée du sol au plafond, pleine de placards et de rangements dont nous n’aurions su que faire. C’était une sorte de couloir, au bout duquel une paillasse carrelée, sous la fenêtre, servait de plan de travail. Un tabouret était glissé en dessous, qui avait acquis un statut particulier : quand nous avions quelque chose à dire à notre mère, et à elle seule, nous nous y asseyions, en général après le dîner, et vidions notre sac. J’ai utilisé de nombreuses fois ce tabouret aux confidences.

La salle à manger, qui servait aussi de salon, de bureau, d’un peu tout, faisait la fierté de notre père : « vingt-cinq mètres carrés ! » disait-il, tout glorieux, à nos visiteurs admiratifs. Il faut dire qu’à cette époque, la majorité de la population était mal logée ; de nombreux amis de nos parents habitaient en ville — dans ce qui ne s’appelait pas encore l’hyper centre — des taudis humides et sombres : cette pièce, dont les fenêtres donnaient sur les arbres du boulevard, devait en effet leur paraître luxueuse. Et pourtant...

La salle de bains était aussi, à l’époque, un aménagement envié. Ce qui me frappe sur l’image, c’est qu’elle est maintenant toute rose. Chaque été, nous partions deux mois avec notre mère, et notre père, qui n’avait que trois semaines de vacances, nous rejoignait en août. Il profitait de sa solitude estivale pour se lancer dans de grands travaux, comme le ponçage et le cirage des parquets. Un été, il a repeint la salle de bains, en mauve. A notre retour, personne n’a eu le courage de lui dire que cette couleur, certes plus pimpante que le jaune pisseux qui la précédait, nous donnait, dans la glace du lavabo éclairée par un pauvre  néon, des têtes de déterrés.

L’image de notre ancienne chambre-dortoir rend bien mal compte de toutes les aventures qui s’y sont déroulées. Nous jouions peu dehors, recevions peu de copains : c’est tous les quatre, et dans cette pièce, que nous organisions nos jeux, en toute équité, sans distinction de genre et en utilisant toutes les ressources de notre imagination. Nos quatre lits ont été des maisons, des bateaux, des étals de marchandises, des champs de bataille, des montagnes à gravir, des écoles et des tapis de gymnastique. C’est cette chambre qui contient toute notre enfance. A une extrémité s’ouvrait une pièce minuscule que nous appelions la penderie, bien que rien n’y fût suspendu, et qui faisait office de débarras : on y trouvait les valises, les couvertures, les cannes à pêche de notre père, nos chaussures de montagne, Et puis, occupant la moitié d’un mur, les nombreux tomes du Capital et du Manifeste du parti communiste, que personne je crois n’a jamais lus...C’est aussi là que nous nous cachions, mes sœurs et moi, à l’adolescence, quand sonnait à la porte un ami de nos parents aux mains un peu baladeuses, et que nous attendions son départ avec force fous rires. Sur la photo de l’agence, elle semble avoir été remplacée par une improbable mezzanine, percée d’une fenêtre dont aucun de nous ne comprend sur quoi elle donne...

Voilà, j’ai fait, par vidéo interposée, le tour de l’ancien propriétaire. Chaque coin de l’appartement a réveillé mille autres souvenirs...Avec mes yeux d’adulte, et tant d’années après, je me rends compte à quel point notre lieu de vie était laid : les meubles étaient dépareillés, les papiers peints bon marché, les couleurs ternes et mal assorties. Par manque de moyens, bien sûr, mais aussi parce qu’à cette époque, encore proche de la fin de la guerre, l’essentiel était d’avoir un toit sur la tête, l’eau au robinet, et l’électricité dans toutes les pièces. Le goût pour la décoration, l’idée que les objets utilitaires pouvaient aussi être beaux, ne sont arrivés que plus tard. 

Si ces images me laissent aussi troublée, c’est qu’elles prouvent que rien, absolument rien, ne subsiste de notre passage. Nous y avons vécu une période essentielle de notre vie, celle de tous les apprentissages, toutes les découvertes, nous y avons tissé les liens qui unissent à jamais notre fratrie, et pourtant, ce sont, sauf pour nous, des pièces vides, et banales. 

En plus de quarante ans, combien d’occupants se sont-ils succédé dans ces lieux ? Lequel a aménagé la cuisine, construit une cloison dans le salon, eu l’idée de cette étrange mezzanine ? D’autres enfants ont-ils dormi et joué dans notre chambre ? Sont-ils allés comme nous à l’école de l’autre côté de la rue ? L’annonce, consultée à nouveau quelques semaines plus tard, m’apprend que l’appartement a été vendu. Ses nouveaux propriétaires ont-ils conscience de tous les fantômes qui l’habitent ? J’aimerais croire que les murs ont gardé un écho des rires des quatre petits enfants qui y ont vécu autrefois ; mais sans doute restent-ils muets, et c’est seulement dans les souvenirs de ces quatre-là, qui ont cessé depuis belle lurette d’être des enfants,qu’on les entend encore...

IL Y A 375 OU 66 MILLIONS D'ANNEES

 Denis Mahaffey


« D’avoir réussi une épreuve initiatique en quelque sorte. »
Aux deux bouts du chemin



En cherchant dans un tiroir le tampon encreur pour mettre l’adresse d’expéditeur sur une enveloppe, j’ai retrouvé une petite boîte en bois de cèdre. L’ami le plus proche de mon père me l’avait donnée à Noël quand j’étais enfant. La boîte était à l’envers, son contenu renversé. J’ai tout remis en place. Je l’ai posée sur le bureau, puis j’ai sorti et examiné chaque objet.

Et… comme si un coupe-circuit avait été enclenché et le courant établi, les objets paraissaient mieux éclairés. Le regard a pu s’arrondir, s’informer, percer. Pour que la matière soit traduite en écriture :

Ö  La petite broche d’argent avec le nom « Bella », dont les lettres ne sont pas gravées mais soudées sur la base. C’est le nom de ma grand’mère née en Ecosse, Isabella Halliday – elle avait un second prénom dont je n’ai jamais su l’origine, « McCallum ».

Ö  L’insigne de moniteur de mon lycée, l’Académie royale de Belfast, que je portais sur mon uniforme pour signaler mon rôle, celui d’une vingtaine d’élèves chargés de la discipline. Mon frère aîné, élève sérieux et appliqué, avait déjà reçu cet insigne en Première ; moi, avec de bonnes notes mais plus indiscipliné, je ne l’ai obtenu qu’en Terminale.

Ö  Le morceau de fossile que j’avais extirpé de la falaise calcaire dans une petite baie sur la côte est de l’Irlande. Nous avions pique-niqué en famille, mon frère, ma mère, mon père, son ami que nous les garçons appelions « Oncle », et qui m’a fait cadeau de la boîte où ce fragment est conservé. Le fossile, cinq centimètres de long, cylindrique et effilé, ressemble à un fragment de phalange tombé d’une statue grecque. Pour l’écriture, il a fallu enquêter sur ses origines. Le résultat est féroce : il ferait partie du rostre, ou bec, d’une bélemnite, un céphalopode marin fossilisé, prédateur commun dans les calcaires d’Irlande. Le rostre servait à déchirer la proie. La créature à laquelle il appartenait s’est éteinte dans le Dévonien ou le Crétacé, il y a 375 ou 66 millions d’années.

Ö  La petite pièce de trois pence en argent avec la tête du roi anglais Georges V, datant de 1917 et remplacée à partir de 1937 par une pièce en cuivre plus épaisse et dodécagonale, c'est-à-dire avec un bord à douze facettes, et que je m’amusais à poser débout sur une facette.

Ö  Deux montres sans bracelet et qui ne font plus tic-tac depuis longtemps. L’une, à chiffres romains, est la première montre de mon père. Il l’a donnée à mon frère aîné en recevant une montre en or à son départ en 1947 d’une société d’assurances santé. La sécurité sociale nationale gratuite ayant été votée, la société n’avait plus raison d’être. Il est devenu fonctionnaire au Ministère de la santé d’Irlande du Nord. A sa mort mon frère a hérité de la montre en or, et m’a passé l’autre. La seconde montre a été un cadeau de Noël d’un compagnon quand nous étions professeurs en Tunisie, lui de mathématiques dans un lycée de garçons, moi d’anglais dans un lycée de jeunes filles.

Ö  Le badge de cuivre noirci représentant une harpe celtique surmontée d’une couronne, l’insigne de la Police royale d’Ulster, la force créée pour l’Irlande du Nord après la partition de l’île en 1922.

Ö  Le bout de chaîne d’argent avec une trentaine de maillons, chacun minutieusement strié, comme si le métal était tressé, avec une barre transversale au bout pour l’attacher dans une boutonnière. Comme pour le rostre, une enquête révèle que c’est un « té Albert », parce que c’est le mari de la Reine Victoria, Prince Albert, qui l’a popularisée.

Ö  La plaque d’identité de mon terrier Myshkin, qui partageait son nom avec le Prince Mychkine de Dostoïevski. Au verso mon nom et l’une de mes nombreuses adresses à Londres. Nous y avons vécu ensemble jusqu’à ce que, assailli par un pic de turbulences métaphysiques, je l’envoie chez mes parents en Irlande. Pendant une promenade avec mon père, il a traversé la rue en courant et a été écrasé. Ma mère m’a dit que, chose inouie pour mon père, il a pleuré sa mort.

Ö  La perle de verre grande comme une noisette, imitant un énorme brillant taillé.

Ö  La boîte elle-même, d’une facture soignée et moins simple qu’elle ne paraît. Avec une largeur de 7cm, a-t-elle servi à offrir des cigarettes aux invités, comme c’était l’habitude ? L’intérieur est bordé de quatre panneaux minces amovibles. Deux petites enveloppes ont été glissées derrière le panneau côté charnières. Je les ai sorties et ouvertes. A l’intérieur de la première un message imprimé, pour lequel j’avais utilisé un autre cadeau de Noël, un jeu de caractères en caoutchouc avec des formes pour les composer.

Sur l’enveloppe, « Au Peuple de l’Avenir » ; à l’intérieur :

Belfast, 27 déc. 1949. Cher Peuple de l’Avenir, J’espère bien que vous recevrez cette lettre. Nous sommes actuellement dans l’Age de Fer. Je pense que vous, vous êtes dans l’Age Atomique. Bien à vous, Denis Mahaffey. (Notez le point final.)

Mon petit-fils connait la boîte. Il y a deux ans je lui ai montré les panneaux amovibles et il a inséré une seconde enveloppe pour le même destinataire : « AU PEUPLE DE L’AVENIR » ; à l’intérieur :

F*** W** Villeblain France, 15 sept 2023
Mon grand-père a écrit la lettre de Belfast. Je ne sais pas [combien ?] de lettres il y aura quand vous lirez ce courrier, mais la mienne est la deuxième.

Nous sommes dans l’Age Industriel.

PROTEGEZ LA NATURE

Tout est remis en place, la boîte en bois de cèdre rangée dans son tiroir. Comme avant ? Non, chaque fois que je l’ouvrirai, le contenu sera plus net pour avoir été mis en mots, s’entourant même d’une lueur attendrie.



05/09/2025

FAIRE LE TROTTOIR

Denis Mahaffey


J’ai cru qu’une porte s’ouvrait enfin sur un autre univers
Le chapeau de Melania

Je n’ai fait le trottoir qu’une fois, et encore, était-ce réellement moi ? Si, quand même. Me voilà, appuyé au mur dans le Marais, le regard dans le vide, une feuille de papier à la main. J’attends. Le temps d’encaisser ce qui y est écrit, ou… autre chose ? Mon visage ne trahit rien, ni appréhension ni joie ni ennui. Vide. J’attends, comme on attend sur un trottoir en s’appuyant au mur. Quelqu’un va m’aborder, ou bien… ?

Invraisemblablement, je passe dans la même rue dans un bus 96. Cette ligne commence à Montparnasse, traverse le Quartier Latin, l’île de la Cité, longe puis plonge dans le Marais, émerge sur le tronçon le plus modeste des Grands Boulevards, le franchit puis monte, monte pour finir dans Belleville et Ménilmontant. Repart dans l’autre sens. Un circuit touristique à chaque trajet, mais du tourisme fait de l’intérieur, non pas de dehors comme dans les cars chargés d’étrangers, condamnés à tourner sans destination.

De mon siège je regarde par la vitre. Et me vois sur le trottoir, appuyé contre le mur d’un immeuble, un papier à la main, le regard intraduisible. L’attente faite homme.

Marche arrière dans le temps.

Je fréquentais un Chilien qui avait fui son pays en 1973 après le coup d’état de Pinochet contre le régime socialiste d’Allende. Le Parti Communiste français l’avait accueilli et lui avait trouvé un logement et un travail dans une de ses entreprises. Il était membre d’une équipe d’artistes-peintres chiliens qui exécutaient des fresques activistes, devenues un médium de choix sous Allende. Quand il participait à des expositions de groupe de la communauté chilienne en exil, l’équipe peignait en direct, perchée sur un échafaudage devant un grand pan de mur. La lutte, qui avait été écrasée au pays, continuait.

Nous sommes devenus proches, et nous avons envisagé de créer un livre grand format dans lequel il dessinerait deux yeux sur chaque page de gauche, avec parfois la naissance d’un nez ; quant aux sourcils, c’était à décider. Sur la page en face j’écrirais ce que voyaient ces yeux. La vérité viendrait du regard.

L’idée de ce projet a suffi pour nous faire basculer dans une quête intensive de la Vérité (avec un grand « V », c’est dire que nous étions jeunes et entiers). Nous hésitions entre l’idée que le vrai est ce qui est, un point c’est tout, et une vision dans lequel il est transcendant au point d’être invisibilisé.

Enfiévrées par leur intensité, nos recherches ont commencé à s’éparpiller, nos points de vue à s’engluer dans les marécages de la spéculation ; enfin, nos échanges clairs et clairvoyants sont devenus des arguties interminables. L’inévitable s’est produit : un schisme. Nous avons rompu bruyamment, puis méchamment, nos relations.

Avant cette bagarre, quand nous partagions encore le chemin vers l’illumination, je l’avais accompagné au vernissage de l’exposition d’un ami. Après avoir consulté le catalogue en arrivant, je le tenais négligemment à la main pendant que l’artiste exposant prenait des photos. Après, dans la rue, nous avons soumis la soirée à un examen clinique pour en extraire ce qu’elle avait fourni de Vrai (encore le majuscule). Des accros, je vous dis.

Il peignait d’après des photos. Un autre Chilien, non-artiste, l’a exaspéré en disant « Tu ne fais que copier, en fait », puis a rebroussé chemin, plutôt élégamment, devant l’ire colossale du peintre : « Hou là ! Seul Dieu crée, nous autres nous copions. »

Du temps de nos recherches intensives, il m’a offert plusieurs tableaux. Silverman est un collage de papier argent découpé sur fond blanc, d’après la photo d’un homme en profil qui marche, athlétique, insondable. Et un portrait, petit format, de l’écrivain Virginia Woolf, d’après une illustration qui je lui avais montrée, le visage indéchiffrable. Lorsque nos désaccords, accusations et hostilités ont atteint leur paroxysme, je l’ai détruit, cassant le cadre et déchirant la toile.

Il a même peint mon portrait, et lui a donné le titre La lettre. J’y suis, en pied, légèrement détourné, les bras ballants, les pieds croisés, le visage sans expression. Les personnages de ses tableaux restent en retrait : à celui qui regarde de les clarifier s’il a envie.

Un photographe joue sur le décor, l’éclairage, la pose, mais son portrait vient d’une pression sur un bouton. Un peintre scrute son modèle, puis fait ce qu’il veut, dispose comme il entend, se traduit en peinture. Le résultat peut être un jumeau idéal ou un doppelgänger, l’humanoïde glabre des contes allemands. Le même être, celui-là qui est né et celui-ci qui est peint.

Revenons à la ligne 96 et au trottoir du Marais. C’est moi dans le bus, c’est mon portrait sur le trottoir, empilé avec une dizaine d’autres toiles qui attendent d’être rentrées et rangées, sans doute au retour d’une exposition. De la photo prise au vernissage par l’autre peintre, mon peintre chilien a tiré une histoire, en s’abstrayant de l’image et en imaginant que la feuille du catalogue est une lettre. Contenant une bonne ou mauvaise nouvelle ? Toute indication est gommée.

L’homme sur le trottoir est moi ; mais je ne suis pas lui. Je descendrai du bus à mon arrêt, je mangerai et travaillerai un peu, heureux ou malheureux selon ce que répondront les mots que je convoque à la machine à écrire ; je parlerai au téléphone, vite fait ou longuement, je me coucherai et dormirai mal. La routine.

Mon portrait ne connaît pas ces limites. Il se prête à tous les fantasmes.

Sur le trottoir, appuyé contre le mur, il serait abordé par une créature rayonnante. Femme ?… Homme ? Un échange éclair financier et la créature, comme si elle cueillait une fleur, lui prendrait le bras et l’emmènerait.