03/04/2025

LE NAUFRAGÉ DU PÈRE LACHAISE par Martine Besset

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« entre nous, libérés des foules de pélerins »
La main tendue

Il avait commencé sa promenade en tout début d’après-midi, et avait déjà parcouru une grande partie du cimetière. Ce matin-là, la lumière de juin et le ciel sans nuage promettant une belle journée, il avait eu brusquement le désir de venir ici, où il n’avait pas mis les pieds depuis des décennies. Un quart d’heure de Métro, et il entrait en même temps qu’un groupe bruyant de Japonais par la porte des Amandiers, où il acheta un plan, comme un banal touriste : même s’il avait l’intention de marcher au hasard, il tenait tout de même à saluer quelques-uns de ses chers disparus. 

Le plan l’y aida, tout en l’obligeant à un parcours sinueux, Colette n’était pas loin de l’entrée, mais Proust au diable vauvert, à quelques dizaines de mètres de Montand et Signoret ; Higelin, Desproges et Petrucciani n’étaient séparés que de quelques bosquets ; Molière et la Fontaine voisinaient le long d’un chemin en arc de cercle, et il s’amusa à imaginer ces deux géants devisant en alexandrins pour occuper l’éternité. Il marcha ensuite au gré de ses envies, attiré par le nom d’une allée, la couleur d’une pierre, la grâce d’un massif de fleurs. Il s’arrêtait parfois, intrigué par un nom sur une dalle, séduit par la beauté d’un arbre, enchanté par la lumière de cette fin de printemps qui donnait un air de gaîté à cet empire des morts. 

Il avait passé ainsi l’après-midi, entre promenade champêtre et méditation sur l’existence humaine, et il décida de finir son parcours par le Mur des Fédérés. Il descendit la pente jusqu’à l’extrémité est du cimetière, et se trouva face aux imposants monuments dédiés aux victimes des camps de concentration, dont la seule vue lui donna des frissons. En remontant un peu l’avenue circulaire, il passa devant les tombes des anciens dirigeants du parti communiste, dont il  avait souvent entendu les noms dans son enfance de fils de militants. Il eut envie de leur dire : eh, les gars, vous pouvez continuer à dormir, les lendemains qui chantent, c’est pas pour tout de suite... 

Il avait perdu en quelques minutes sa belle humeur née avec le jour: l’histoire avec sa grande hache, comme disait l’autre...Alors qu’il passait devant une dalle blanche, de taille modeste et sans fioritures, un nom gravé retint son regard, et une émotion inattendue lui coupa les jambes. C’était la tombe de quelques-uns des manifestants assassinés par la police au métro Charonne en février 1962. Il avait complètement oublié que ce caveau était ici. Et pourtant... 

Pourtant il y était, à cet enterrement. La manifestation contre l’OAS et la guerre d’Algérie avait eu lieu le 8 février, ses parents y  participaient, ils avaient échappé à la tuerie qui avait fait neuf victimes, dont un garçon à peine plus âgé que lui, et traumatisé le peuple de gauche. Il avait quatorze ans, et avait été bouleversé par le récit qu’en avait fait L’Humanité. Les obsèques étaient prévues le 13 février, en même temps qu’une grève massive, et il lui avait paru impossible ne pas y être présent. Ses parents, conscients que se jouait là pour lui quelque chose d’important, acceptèrent  qu’il manque le collège, chose inconcevable en temps ordinaire, et qui redoublait la gravité du moment. Il se rappelait comme si c’était hier la foule qui avait envahi les rues de Paris, la longue file de corbillards couverts de fleurs blanches, et surtout le silence, le terrible silence de centaines de milliers de personnes, un silence compact comme le chagrin et aigu comme la colère... Il rencontrait l’histoire, la grande, et il en tremblait dans son duffle-coat d’adolescent. Il n’avait jamais oublié. 

Transporté des décennies en arrière, il n’avait pas entendu la cloche rameutant les visiteurs, ni remarqué que ceux-ci se dirigeaient tous vers la sortie. Il comprit trop tard, quand le calme des allées désertes l’alerta. Alors, revenu des années soixante, il regarda sa montre, et sut qu’il était enfermé dans le cimetière, qui fermait ses portes à dix-huit heures. Le cœur battant la chamade, il eut d’abord un moment de panique, et s’assit sur la première pierre qui lui tomba sous les fesses. Il pensa à son téléphone portable, mais pour appeler qui ? Que fait-on lorsqu’on est enfermé pour la nuit dans un cimetière parisien? L’idée d’appeler la police, ou les pompiers, ou même le gardien, il devait y en avoir un, lui parut grotesque : elle l’emplissait d’une timidité paralysante, faite d’un fort sentiment du ridicule et d’une conscience aiguë de sa nullité, la même qui l’empêchait dans son adolescence de demander son chemin à un passant. Il jeta un œil sur le haut des murs d’enceinte ; rien à espérer de ce côté-là, même s’il avait gardé la souplesse de ses vingt ans : ils étaient surmontés d’un lacis de ferraille barbelée tout à fait dissuasif.

Quand il fut calmé, une envie étrange l’envahit : rester là. Y passer la nuit. Après tout, sa vie de retraité ne lui offrait plus tant d’occasions d’aventures inédites...L’été était là, la nuit serait tiède et belle. Il fit l’inventaire du contenu de son sac à dos : une bouteille d’eau à moitié vide  – donc à moitié pleine –, une tablette de chocolat, une pomme...Son téléphone était presque complètement chargé, et possédait, bénie soit la technique moderne, une torche qui lui serait bien utile. Alors, pourquoi pas ?

Il se sentait soudain très fier de lui. La crainte avait fait place à un sentiment de transgression tout à fait agréable, finalement... Il ne sentait plus la fatigue, et se remit en route. Il craignit un moment d’être découvert, des gardiens faisaient peut-être des rondes la nuit. Qu’importe, il pourrait facilement prouver sa bonne foi. Il décida de reprendre l’avenue transversale pour aller vers le columbarium. Les cendres d’autres défunts chers à son cœur s’y trouvaient : Maria Callas, Georges Perec, Max Ophuls... Les niches recouvraient des dizaines de mètres de bâtiment, il était impossible de trouver celles qu’il cherchait, mais, bon, elles étaient là quelque part. Dans le silence de ce soir d’été, il émanait de l’imposant bâtiment à arcades une sérénité  troublante. Ici, les fracas et les malheurs  du monde n’arrivaient plus ; cela consolait-il de ne plus en faire partie ?

 Il resta longtemps entre les murs du monument, grappillant des noms sur les niches. Tant de morts, connus ou inconnus...La nuit était tombée, il dut allumer sa torche pour ne pas trébucher sur les pavés irréguliers, ce qui le fit penser à nouveau à Proust, allongé pas loin sous sa dalle en compagnie de ses parents. Il sursauta quand quelque chose frôla sa jambe ; la lumière de sa lampe fit briller les yeux d’un chat noir et blanc qui feula dans sa direction avant de déguerpir. Il avait entendu parler des chats du Père-Lachaise, une vraie colonie, plusieurs centaines, que des bénévoles se chargeaient de nourrir.

 Il longeait dans sa déambulation d’étonnants monuments, de dimensions extravagantes, surchargés de sculptures et gravés d’inscriptions à l’emphase assumée. Il s’étonna de la mégalomanie de certains, soucieux de se rappeler au souvenir du chaland par d’invraisemblables architectures post-mortem. Que des gens aient décidé de leur vivant d’être enterrés dans le luxe et l’ostentation, d’écraser pour l’éternité leurs voisins de tombeaux par la taille et la splendeur de leur sépulture le laissaient songeur... Lui avait décidé depuis longtemps qu’il serait incinéré, ne souhaitant obliger personne à se rendre sur sa tombe ; il serait trop heureux si son souvenir continuait à vivre dans quelques mémoires.

La lueur ronde de sa lampe éclaira brusquement un visage souriant, un portrait qui lui creva le cœur : celui de Gaspard Ulliel, qu’il ne s’attendait nullement à trouver là, son plan, trop ancien sans doute, ne le mentionnant pas. Disposées sur la dalle, plusieurs photos montraient le même jeune homme à la beauté émouvante, que la mort avait fauché sans égard pour sa jeunesse et son talent. Il éteignit sa lampe, ébranlé. La fatigue commençait à se faire sentir. Il chercha un endroit herbeux, un petit carré de végétation où il pourrait s’asseoir et croquer un peu de chocolat sans manquer de respect aux morts.

 Il s’y reposa un long moment, perdit conscience à plusieurs reprises, rêvassa sans savoir s’il était encore éveillé ou vraiment endormi, traversé par des rêves insensés et des images étranges. Le cri d’une chouette – une hulotte ? – allait le remettre debout, quand un craquement dans les feuilles derrière lui le fit sursauter. Un hérisson, sans doute...Ce royaume des morts était donc, en plein Paris, le refuge de la vie animale ? On y avait vu des renards, paraît-il...

 Sa vessie se rappela brusquement à lui. Il savait que des toilettes existaient à plusieurs endroits du cimetière, commença à se diriger vers les plus proches, puis songea que c’était là un réflexe d’urbain civilisé ; il n’était décidément pas prêt pour les robinsonnades... Il avait plus de quarante hectares de nature autour de lui, les toilettes étaient-elles indispensables ? Mais alors comment se soulager sans offenser gravement la dignité du lieu et de ses occupants ? Il se rappela soudain le monument érigé à la mémoire de Thiers, qui ne méritait pas tant de scrupules, tout à côté de l’église, et s’y dirigea avec détermination: face au mur latéral, il compissa longuement l’assassin des communards.

De nombreux monuments funéraires avaient une porte métallique, dont il se demanda sur quoi elle ouvrait.  Espérant y trouver un improbable refuge, il en secoua vainement quelques-unes. La fatigue pesait désormais, un endroit où s’allonger serait le bienvenu. Des sans-logis se laissaient-ils parfois enfermer les soirs de beau temps, pour profiter du confort d’un coin de pelouse ? Il parcourut plusieurs allées, tourna, vira, aperçut au passage la dernière demeure de Radiguet, puis celle de Musset, qui semblait dépourvue du saule appelé de ses vœux, et finit par découvrir, tout près du rond-point Casimir Périer, un banc de mousse qui ferait l’affaire. Il se réveillerait sans doute humide de rosée et perclus de courbatures, mais il n’était plus capable de résister à la fatigue. La tête sur son sac à dos, il sombra dans un mauvais sommeil, plusieurs fois interrompu par des craquements dans les branches, des miaulements, des frôlements d’ailes.

 La vive lumière du petit matin lui ouvrit les yeux quelques heures plus tard. Il se demanda trois secondes où il était, se mit debout avec peine, s’ébroua, endolori en effet au-delà du possible. Il épousseta ses vêtements piqués de terre et d’herbe, et attendit, gelé malgré le soleil de juin, l’heure de l’ouverture du cimetière. Il s’approcha de l’entrée principale, en essayant de ne pas se faire remarquer, aussi peu tranquille qu’un garnement après son forfait. Quand les premiers visiteurs matinaux pénétrèrent dans les lieux, il prit l’air dégagé de celui qui serait entré seulement pour jeter un coup d’œil, et ressortirait aussitôt. Arrivé sur le boulevard de Ménilmontant, mort de faim et de fatigue, il se rua sur le premier café ouvert et commanda un petit déjeuner. Assis près de la baie vitrée, il contempla cet étrange endroit où il avait passé la nuit. Ses reins étaient atrocement douloureux, mais le soleil qui frappait la vitre, et dont il recherchait la chaleur sur sa peau, ce beau soleil des plus longues journées de l’année, enchanterait sa journée, alors qu’il était indifférent à tous ceux qui séjournaient en face. En sirotant son café brûlant, il pensa qu’il n’avait jamais été aussi heureux d’être vivant.

1 commentaire:

  1. de La Monneraye jef4/4/25 10:09

    Loin de compatir sur la profanation d'une sépulture, je tiendrais volontiers compagnie à "il" pour "compisser longuement (ma prostate oblige) l'assassin des communards"

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