12/03/2026

En permission

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Denis Mahaffey 


"partager un même fantasme"
L'appartement



La robe
La robe a des rayures jaunes et gris souris verticales, choisies pour leur effet amincissant. Et les petits plis qui descendent de l’encolure dissimulent quelque peu la carrure des épaules. Il y a des manches trois-quarts avec une fente discrète au poignet. La jupe s’arrête à mi-mollet, et à partir de la taille, qui est marquée par une petite ceinture vert foncé, des plis en cascade – ils s’appellent comme ça –lui donnent plus de volume. L’élégance discrète, mais avec un soupçon de glamour espiègle.

***

Elise Debordieu
Destinataire : Rosalie Frémont (rfremont@gmail.com)

Chère Rosalie,
Tout à l’heure, ton geste m’a beaucoup touchée, même émue. Tu es venue me saluer, me prendre la main sans parler, alors que j’étais toute seule au premier rang, réservé à la famille. Je ne me suis jamais sentie aussi isolée.

Comme les autres, tu devais te demander ce qui s’était passé pour en arriver là. C’est que je me rangeais à un dernier vœu de Raymond, même si j’ai eu beaucoup, beaucoup de mal à le faire.

Les enfants n’étaient pas là. Je leur avais dit comment cela allait se passer. Les garçons ont refusé d’assister, chacun différemment mais sans méchanceté. Geneviève m’avait accompagnée, mais quand elle a vu le cercueil elle n’a pas supporté et est partie.

J’ai su par les bruits et grommellements derrière que presque tout le monde a fait pareil. Au moins personne n’a crié au scandale.

Que veut dire tout ça ? Je ne t’en ai jamais parlé, mais maintenant que Raymond n’est plus là…

Nous nous étions rencontrés à une fête de mariage, nous avions beaucoup à nous dire, toujours bon signe. En apprenant à nous connaître, nous nous sommes plu, et plus que ça, et avons décidé de nous marier. Nous étions heureux. Il était sympathique, compréhensif, intelligent, dévoué, et un compagnon ardent, je ne pouvais pas me plaindre. Nous avons eu trois enfants : Geneviève l’aînée, Gilles, et le petit Pierre (qui dépasse d’une tête son frère et son père – enfin le dépassait).

Certes, j’ai senti qu’il avait des zones sombres dans sa vie, mais moi aussi, après tout, comme chacun. Les siennes étaient peut-être plus compliquées. J’ai appris que ses relations avec ses collègues hommes étaient difficiles. Il disait « Quoi que je fasse, je ne me sens jamais à l’aise avec eux, me demande de quoi nous allons pouvoir parler – le sport m’horripile, ces corps qui se mesurent les uns contre les autres dans une envie féroce d’en sortir vainqueurs. » Il n’avait guère d’amis, peu de connaissances. Mais c’était un bon mari et un bon père. Seulement, il vivait dans une sorte d’inconfort, toujours tendu.

Puis les enfants sont partis, comme les vôtres. Pierre d’abord, au Conservatoire de Milan, puis Gilles à Paris en Sciences Po’, et enfin Geneviève, à Paris aussi, pour être photographe.

Quand nous sommes rentrés après l’avoir emménagée, nous avons dîné, puis Raymond est monté, et redescendu aussitôt avec un grand carton plat dans les bras. Il s’est assis, a hésité, puis a commencé à pleurer, à sangloter. Il n’a pas voulu que je le réconforte. Il m’a dit « Je dois te montrer quelque chose. » Il a ouvert le carton et sorti une robe, à rayures vertes et grises, soigneusement pliée dans du papier de soie. J’ai demandé « Ça vient d’où ? C’est pour moi ? C’est beaucoup trop grand. Et pas mon style. » « Non. C’est pour moi. »

Il m’a confié, d’abord sans me regarder, sa longue attirance pour les habillements féminins, son habitude de scruter les vêtements plus que celles qui les portaient, son achat de la plus belle robe qu’il eût jamais vue, en donnant à la vendeuse les mensurations soi-disant pour en faire un cadeau, puis l’essayage furtif chez nous, et le rangement au fond d’un tiroir fermé à clef.

Il avait décidé de me confronter, le plus doucement possible, à cette robe, et de me confier son désir de porter de tels vêtements devant moi – moi seul. J’ai hésité entre révulsion et consentement. Son air penaud mais déterminé m’a décidé. « Essayons. Mais je ne suis pas enthousiaste. »

Nous avons introduit cette nouvelle entité dans notre relation conjugale. Au début je voyais Raymond timide mais déterminé. Puis, petit à petit, il s’est détendu, prenant un plaisir indéniable à jouer à la femme avec moi. Il aimait parler de mode, de domesticité, en adoptant des gestes et tonalités de femme, mais il était peu convaincant, car il n’était ni féminin ni efféminé. Et sa tête, ses traits, nullement assortis à sa mise, me rassuraient : c’était bien mon mari. Il était si heureux dans cette situation bizarre qu’à chaque fois qu’il rentrait alourdi par sa journée dans le monde de la dualité stricte, et adoptait son rôle de femme, son comportement était celui, détendu, joyeux et guilleret, rieur et candide, d’un militaire en permission.

Et moi, j’étais où, dans cet arrangement ? Vite, je me suis fait au jeu, ma voix s’est modulée, plus basse et plus douce. C’était inattendu, comme si j’accompagnais son travestissement en devenant plus… je dirais féminine, comme si j’étais avec une amie femme – pourtant avec toi j’ai gardé la même nonchalance quant aux rôles classiques. Raymond m’a offert l’occasion de jouer, jouer comme au théâtre.

Enfin, après une soirée entre nous, femme et homme habillé en femme, je savais qu’à l’heure de coucher nous mettrions nos chemise de nuit et pantalon de pyjama, et que je m’endormirais dans ses bras.

Une fois j'ai essayé d'aborder la question des origines de son comportement. Mais l’auto-analyse n’était pas son genre. En réponse il m’a remis quelques phrases, à propos ou non, je ne sais pas. Voici un copier-coller de ce qu’il a écrit.

Le professeur d’histoire
J’ai eu un professeur d’histoire au lycée, un homme cultivé, je m’en rends compte maintenant, qui savait enseigner et prenait plaisir à nos progrès. Mais quand un élève partait dans ses rêveries, ou répondait à une question comme s’il ne l’avait pas entendue, ou parlait à son voisin, il se mettait derrière le fautif, prenait entre le pouce et l’index quelques poils courts derrière l’oreille, et les tirait en haut. La douleur forçait l’élève à se dresser lentement de son banc, comme s’il était soulevé, un effet comique en contradiction avec la réalité ; il aspirait l’air entre les dents serrées, ou même lâchait un « Aïe ! » Les durs restaient assis, visage fixe ; les clowns déclamaient leur souffrance. De l’autre côté de la classe les filles restaient à l’écart, regardaient devant elles, conscientes qu’être filles les protégeait. Moi, garçon, j’étais sans recours devant la brutalité des hommes.

Quand il est tombé malade, et que c’est devenu grave, il m’a donné une enveloppe à ouvrir après sa mort. Il y a quelques jours j’ai fait cela. Il m’a demandé de le vêtir de sa robe verte et grise et de laisser son cercueil ouvert. « Une mise au point finale sur mes cachotteries. » J’ai hésité. Sa belle robe serait déchirée pour la lui mettre. Mais enfin…

***


Raymond, 13 ans
Avec mes mots d’aujourd’hui je dirai ce que je faisais à treize ans, un gamin qu’assaillaient déjà les tremblements de l’adolescence.

Mes parents s’absentent parfois le soir, mais rarement, chacun pour ses raisons ou, encore moins souvent, ensemble, peut-être pour aller au théâtre.

Alors je saisis l’occasion – fragile, car je ne sais pas quand l’un ou l’autre rentrera.

D’abord je mets une ceinture autour de la taille. Puis j’enlève l’édredon vieil or de mon lit. Sur son bord long je saisis une grande poignée du tissu soyeux gonflé par les plumes à l’intérieur, et l’insère entre la ceinture et mon ventre. L’effet est de créer une sorte de grand tablier bouffant mais, pour moi, c’est une jupe.

Je me place en haut de l’escalier qui descend tout droit du premier étage, vérifie que l’édredon est bien en place, et descends en courant.

L’air attrapé par la jupe la soulève. Presque toujours, seul un coin flotte, puis retombe. Parfois l’effet est mieux réparti, l’édredon retient l’air un moment, puis se dégonfle et retombe à nouveau.

Une fois sur dix – ou vingt ou trente – l’air est retenu sous toute la surface et l’édredon s’étale complètement. Alors pendant quelques instants, mais des instants qui n’obéissent pas au passage du temps, mon corps se dissout, sa rigidité masculine tyrannique se relâche et je deviens grâce, légèreté, danse. Le temps d’arriver en bas et de quitter le rêve, je vis en dehors – ou au-delà – de moi-même, possesseur d’un vaste rayonnement, libre, soulagé de ma peine. Belle.

***



2 commentaires:

  1. Très touchant. Merci infiniment!

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  2. Martine Besset écrit :

    Voilà un texte qui commence de façon étrange : la description d’une robe, que l’on imagine plutôt démodée, exhalant la naphtaline, et fragilisée par le temps. Puis la transcription d’un mail replace le lecteur dans l’époque contemporaine, et l’amène à comprendre progressivement de quoi cette robe est la clef : un « coming out » post-mortem…
    L’histoire est racontée à la fois par l’épouse du défunt Norman à sa meilleure amie, et par les rares écrits où Norman (mais pourquoi s’appelle-t-il alors Raymond ?) avait évoqué son malaise de mâle.
    « Bon père » et « bon mari », ce Norman aimé et aimant a un problème avec la compagnie des autres hommes : il les trouve brutaux, et ne se sent pas concerné par leur besoin de compétition. Lui, ce qu’il aime, ce sont les vêtements féminins. Il n’est ni homosexuel, ni transsexuel : simplement, il souhaite se reposer de temps en temps de la pression sociale insupportable que représente pour lui le fait d’appartenir au genre masculin. Et surtout, à ses yeux, la beauté est du côté des femmes : puisque son corps d’homme l’en prive, il choisit de se sentir « belle » en se travestissant.
    C’est l’histoire d’un homme qui ne se reconnaît pas dans les caractéristiques masculines valorisées par la société, et qui s’autorise, dans l’intimité, à réaliser son fantasme. C’est l’histoire d’une femme, qui, par amour pour cet homme, accepte à contre-cœur un comportement qui finit par la changer ; et assume courageusement, pour respecter la dernière volonté de l’aimé, un scandale public. Seule une autre femme viendra alors se ranger à ses côtés.
    C’est une histoire qui est un peu à l’étroit dans le format imposé par L’échange d’exergues, et qui mériterait sans doute un plus long développement.Deux pages ont néanmoins suffi à son auteur pour la rendre sensible au lecteur.

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