12/03/2026

Le foulard violet

 Martine Besset          Pour agrandir le texte, appuyer sur [Ctr] et [+] ; pour revenir en arrière [Ctrl] et [0].


« Comme avant ? Non… »
Il y a 375 ou 66 millions d’années


Gare de Soissons, quai numéro 2. Combien de fois s’est-elle trouvée à cet endroit, depuis toutes ces années ? Le haut-parleur crachote que le train pour Paris est à l’heure, et M se réjouit de ne pas avoir à attendre : le soleil est là, mais un vent frisquet rappelle que l’hiver n’est pas vraiment fini. Quelques minutes plus tard, dans la voiture surchauffée, elle se défait de son manteau et de son écharpe, qu’elle pose sur le siège à côté d’elle : cette écharpe de soie violette, achetée autrefois à Bruges, vestige d’un amour oublié, qui lui avait pourtant brisé le cœur. Maintenant, elle peut en sourire, et elle a gardé l’écharpe…Le trajet n’est pas long, elle est plongée dans son livre, la seule, apparemment, tous les autres voyageurs sont vissés à leurs écrans.

Elle quitte la gare du Nord sous un soleil radieux, décide de marcher. Au coin d’un pâté d’immeubles, un brusque courant d’air la fait frissonner, elle veut resserrer son écharpe autour de son cou, mais sa main n’y rencontre que la peau nue, et son cœur fait un bond : elle a oublié son foulard dans le train. Trop tard pour rebrousser chemin, le train est déjà reparti dans l’autre sens. Un instant elle se sent nue et désemparée, puis arrivée dans un endroit protégé du vent elle reçoit à nouveau la chaleur du soleil sur sa peau. Tant pis pour l’écharpe ! D’ailleurs, est-ce bien raisonnable de garder ainsi des objets qui rappellent un passé qu’on a tout fait pour oublier ?A moins que cet oubli soit un acte manqué ? Elle achètera une écharpe si la fraîcheur s’accentue, mais cet incident, décide-t-elle, ne gâchera pas sa journée.

Quand le train est entré en gare du Nord, et V, assise au fond de la voiture, s’est levée, a saisi sa grande besace de cuir, y a glissé les documents qu’elle venait de relire, puis s’est dirigée vers la sortie. Entre deux sièges vides, elle a remarqué une écharpe violette, tombée au sol. Elle l’a ramassée, a cherché des yeux parmi les voyageurs qui la précédaient l’éventuelle propriétaire, n’a vu personne qui ressemblât à l’idée qu’elle s’en faisait, a hésité… Apporter le foulard au bureau des objets trouvés ? Elle n’avait pas vraiment le temps, et puis, se lance-t-on dans des recherches pour un objet aussi dérisoire ? Il est très joli, ce foulard, une couleur qu’elle aime, un toucher doux et soyeux, il doit être chaud et léger en même temps…Se sentant vaguement coupable, mais aussi un peu excitée par ce minuscule écart dans son existence vertueuse, elle a noué l’écharpe à la poignée de son sac, et s’est dépêchée de descendre vers le métro. La rame est bondée, elle est obligée de rester accrochée au pilier central, son sac au pli du coude. Elle a mal aux pieds dans ses escarpins choisis exprès pour ce rendez-vous, pourvu qu’un siège se libère vite, elle ne tiendra pas debout jusqu’à Saint-Sulpice.

A Réaumur-Sébastopol, S et N s’engouffrent dans la rame en parlant exagérément fort. Deux adolescentes enclines aux fous rires et aux blagues qui n’amusent qu’elles, enchantées par cette journée sans cours et la perspective d’aller traîner des heures au forum des Halles. Sur le pilier, leurs mains frôlent celles de V. Elles regardent cette femme raide comme la justice, avec ses godasses de bourge et son sac de cuir :elle leur fait penser à leur prof d’histoire-géo, que toute la classe déteste. Elles n’ont pas envie de ressembler à ça, dans vingt-cinq ans. Ou peut-être que si. Mais elles savent que ça n’arrivera jamais, parce que ces chaussures et ce sac, ça doit coûter un bras, et que même avec leur diplôme professionnel, si elles l’obtiennent, elles continueront à s’habiller chez H et M. Quand le métro quitte la station Etienne Marcel, S donne un coup de coude à N, lui désigne du menton le sac de sa voisine en lui faisant un clin d’œil. Elle tire doucement sur l’extrémité du foulard, la soie se dénoue sans résistance, elle fourre le tissu dans la poche de son blouson, et elles se précipitent toutes les deux vers la portière ouverte à la station Halles. Là, sur le quai, elles poussent des cris de victoire en admirant leur trophée. On se le prêtera, d’accord ? Et elles filent bras dessus bras dessous vers les vitrines qui les font rêver.

Le samedi suivant, elles sont invitées à une fête chez B, l’ami d’un ami, du côté de la porte de Saint-Ouen. Il y a un monde fou, ou alors l’appartement est trop petit, il fait une chaleur d’enfer. C’est le tour de S de porter le foulard violet. Elle a trouvé une façon de le nouer qui lui semble d’une originalité folle, et estime qu’il s’accorde trop bien avec la couleur de son pantalon, mais il fait si chaud, elle l’abandonne au milieu du tas de manteaux et de blousons qui s’accumulent sur le lit du propriétaire des lieux, et elle va s’éclater puisqu’elle est là pour ça, boire et danser, rigoler avec sa copine, et draguer peut-être, si seulement il y a un mec potable…

Quand B tente de remettre un semblant d’ordre dans son appartement le lendemain de la fête, il découvre une écharpe violette échouée sur le plancher, à moitié cachée sous le lit. Il se rappelle le sac de vieilles sapes qu’il a préparé il y a déjà longtemps pour son copain R, qui a un plan pour les écouler aux puces de la porte de Montreuil : il y ajoute le foulard et ficèle le sac, R lui a justement dit qu’il passerait aujourd’hui, et il a intérêt à venir parce que c’est vraiment le bazar ici.

Heureusement que ça existe, les puces de Montreuil, pense une fois de plus H. Sans diplôme, sans travail, elle habite avec son copain C, guère mieux loti, un logis sans confort, et n’a d’autre solution que de s’habiller en friperie et de faire les courses dans les magasins à bas prix. Les puces, c’est bien. On trouve souvent des trucs encore à la mode, pour pas cher du tout. Et puis ça fait prendre l’air, parce que rester là-dedans toute la journée, merci ! Même si C n’aime pas trop la voir traîner dehors, il est jaloux ou quoi ?  Tiens, ce tee-shirt rose, en plus c’est de la marque, c’est combien ? A côté du tee-shirt, une tache violette arrête le regard de H : elle tire à elle un superbe foulard, ce doit être de la soie pour être doux comme ça, et cette couleur qui lui fait penser aux lilas du jardin de sa grand-mère, près de Soissons…H n’a jamais eu de goûts de luxe, elle n’en a pas les moyens, mais elle est brusquement submergée par le désir irrépressible de posséder ce foulard. Elle le veut, il le lui faut, tout de suite. Elle l’achète, le serre contre elle, elle regrettera sans doute la dépense demain, mais tant pis. Et ce désir assouvi s’accompagne d’une brusque envie de voir sa grand-mère : elle l’appelle aussitôt, elles se mettent d’accord pour le samedi suivant.

C a accepté de l’accompagner, ou alors il veut être sûr que c’est bien sa grand-mère que H a décidé d’aller voir. Ils sont dans le train, C est maussade, il n’a aucune envie d’aller à la campagne, lui, ce qu’il aime, ce sont les rues et les bruits de la banlieue. Tu parles d’une idée, un samedi à Soissons ! Le nom lui évoque très vaguement un truc entendu en cours d’histoire, il ne se rappelle pas quoi, et de toutes façons il s’en fout. Il regarde H : c’est quoi ce foulard ? D’où tu le sors ? Qui te l’a donné ? Le ton monte, H se fait toute petite, évite de répondre, elle sait bien que ça l’énerve, elle ne veut pas faire de scandale dans le train, mais C est lancé, il ne s’arrêtera pas, elle le connaît. Il ne maîtrise pas sa colère, sa jalousie stupide, il l’attrape par les épaules, la secoue, réponds-moi, c’est quoi ce foulard ? et il tire sur le tissu, manque de l’étrangler, H se débat, le foulard tombe par terre. Elle pense aux lilas de sa grand-mère, et là, d’un seul coup, elle décide que trop c’est trop, et que C est vraiment un connard. Quand le train arrive en gare de Soissons, elle se précipite sur le quai et court vers la gare routière, tandis que C la poursuit en criant.

M doit se rendre à Laon ce jour-là, et n’a pu prendre sa voiture, immobilisée par un problème technique. Rien de grave, mais M n’aime pas les imprévus. Elle prendra donc le train, dans ce sens-là, ça lui fait tout drôle. Sur le quai, une jeune femme échevelée et très en colère la bouscule sans s’excuser, avant de se ruer vers la sortie, suivie par un homme qui gesticule. Elle monte dans le train, choisit comme toujours un siège près de la fenêtre, il lui semble bien que ce soit à cette même place qu’elle était assise la dernière fois qu’elle est allée à Paris. Le jour où elle a oublié son foulard violet…Et un bizarre court-circuit se fait alors dans sa tête, parce que son foulard violet, justement, le voilà à ses pieds. Pendant quelques secondes, une perplexité totale la sidère, comme si elle avait glissé dans une faille temporelle. Elle ramasse le foulard, l’examine : pas de doute, c’est bien le sien. Comment est-ce possible ? Voyons, elle l’a perdu le vendredi de la semaine précédente…En plus d’une semaine, personne ne l’a trouvé, ramassé, emporté ? Pendant tout ce temps le train a fait des dizaines et des dizaines de fois la navette entre Paris et Laon, des centaines de voyageurs se sont assis sur cette banquette, et son foulard est resté là, comme s’il l’attendait…Elle le glisse dans son sac, troublée que ce souvenir du voyage à Bruges se montre aussi insistant. Décidément, cet épisode de sa vie refuse de se laisser oublier…Et si elle y retournait, à Bruges, pour solder définitivement le passé ?

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