Avec l’espoir gourmand d’y dénicher, comme il arrivait parfois, quelques pépites inattendues, elle parcourait la page nécrologie du Monde, quand un hoquet de surprise lui fit répandre la moitié de sa tasse de café sur le journal. Ainsi Daniel L. venait de mourir !...Et il avait épousé cette gourde de Colette !...Elle retira ses lunettes, se frotta les yeux, avant d’aller chercher à la cuisine une feuille d’essuie-tout pour éponger le papier imprimé. Puis elle se rassit, encore incrédule. Ce n’était pas tant le décès de Daniel L. qui l’étonnait – après tout, il avait, comme elle, l’âge où il arrive de passer de vie à trépas – que le fait de lire son nom après toutes ces années. Daniel L. avait été son amant, des décennies auparavant, et à l’époque il avait longuement louvoyé entre elle et Colette. Elle l’avait quitté quand tant d’indécision avait menacé de ne jamais prendre fin. Colette avait donc emporté le morceau, et l’avait apparemment conservé jusqu’au bout : « Colette T., son épouse », disait la nécro, pas de doute, ce ne pouvait être qu’elle... Si Le monde annonçait sa disparition, c’est sans doute qu’il avait acquis une petite notoriété dans son domaine...ou alors qu’il s’était sérieusement embourgeoisé, pensa-t-elle perfidement. Tout de même, elle avait un peu de mal à faire coïncider l’image d’un notable septuagénaire avec celle du grand jeune homme blond et rieur qu’elle avait connu...
Cette nouvelle la laissa songeuse durant quelques jours. Elle n’était nullement encline à la nostalgie, estimant que chaque époque de la vie, fût-elle la dernière, pouvait être intéressante. Elle n’était pas fâchée que la saison des amours, avec ses orages dévastateurs, fût terminée pour elle, et chérissait la liberté de son existence actuelle. L’annonce du décès de Daniel L. était venue stimuler une curiosité qu’elle n’avait jamais eue jusqu’alors: qu’étaient devenus les hommes de sa vie ? Ses ex-maris s’étaient tous les deux remariés – les hommes sont incapables de vivre seuls – et elle en avait parfois des nouvelles par leurs enfants communs. Mais les autres, ces amants avec qui elle avait eu des liaisons plus ou moins longues, plus ou moins passionnées, qu’elle avait aimés et qui l’avaient aimée, avant, après, ou entre les maris ?
Après tout, se dit-elle, les moyens de communication modernes n’étaient pas faits pour les chiens. Elle s’assit un soir devant son ordinateur, et entreprit de saisir sur son clavier les noms qui lui revenaient un par un. Elle n’était pas familière des réseaux sociaux, mais la plupart des gens laissaient des traces sur le net : un article dans un journal local, une élection, des noces d’or, une création d’entreprise, une cessation d’activité...Elle passa quelques heures sur son clavier, puis elle ferma son ordinateur, consternée : elle venait de parcourir un cimetière. Une compagnie théâtrale dijonnaise annonçait la mort de Patrick N., sa famille éplorée celle de François D., une association écolo celle de Christophe V., la fille de Jean S. évoquait son père défunt. Certains décès étaient récents, d’autres déjà anciens. Elle en resta accablée. Ils avaient donc tous déjà déserté...
Un nom, cependant, semblait être resté du côté des vivants : celui de Vincent L., médecin dans une ville éloignée d’une centaine de kilomètres de la sienne, et qui paraissait encore en activité. Une nouvelle recherche le lui confirma. Elle avait eu avec lui une relation intense, écourtée par des circonstances qu’ils ne pouvaient maîtriser, et elle en avait pendant longtemps gardé un goût d’inachevé. Un désir irrépressible de se rendre sur place la saisit, de voir de ses yeux à quoi ressemblait cet homme maintenant, de constater qu’elle n’était pas la seule survivante de ses amours de jeunesse.
Elle conduisit, partagée entre l’émotion et une conscience embarrassante du ridicule de la situation. Elle trouva l’adresse sans difficulté, gara sa voiture les jambes un peu molles, se força à ne pas rebrousser chemin, et enfonça la sonnette sous la plaque en cuivre de « Vincent L., médecin généraliste, avec ou sans rendez-vous ». Le cœur battant la chamade, elle s’assit dans la salle d’attente déserte. Quelques magazines sur la table basse, des fauteuils en plastique, aux murs des affiches d’information médicale : un endroit banal, mais à quoi s’attendait-elle ? Elle commençait à se demander ce qu’elle faisait là, lorsque la porte du cabinet s’ouvrit. Vincent L. n’avait pas trop changé : ses beaux cheveux bruns avaient totalement blanchi, certes, mais il était resté mince et avait gardé une belle allure...Il la regarda attentivement, la salua, lui demanda si elle avait rendez-vous. Elle bafouilla que non, il lui répondit « un coup de téléphone à passer et je suis à vous dans quelques minutes », puis disparut derrière sa porte refermée.
Elle ramassa prestement sa veste et son sac, et se rua vers la sortie. Elle ne se calma qu’au bout de quelques kilomètres au volant de sa voiture. Alors qu’elle l’avait reconnu au premier coup d’œil, lui l’avait regardée, avait entendu sa voix, mais n’avait manifesté aucunement qu’elle ne lui était pas inconnue. Elle s’imagina dans son cabinet, en train de lui rappeler qui elle était, faisant face peut-être à sa mémoire défaillante: le soulagement d’avoir échappé à l’humiliation de ne pas être reconnue lui confirma qu’elle avait eu raison de prendre la fuite.
Il se passa des mois, pendant lesquels les traces du passé cessèrent de la tourmenter, même si, de temps en temps, elle jetait un œil sur la rubrique nécrologique du Monde. Un jour, un message inattendu tomba dans sa boîte mail. Il venait de Bertrand F. Bertrand F. ! Ca alors, elle l’avait complètement oublié, celui-là ! Il lui disait qu’il avait trouvé ses coordonnées, était depuis peu installé pas très loin de chez elle, ce serait l’occasion de prendre un verre ensemble si elle était d’accord...Elle n’arrivait pas vraiment à se rappeler les traits de Bertrand F., ne gardait pas de souvenirs précis à son sujet : dans sa mémoire, son visage était aussi flou que leur histoire, elle se souvenait seulement que ce garçon était aussi gentil qu’il était ennuyeux. Elle tarda à lui répondre, le fit un jour de grand ménage dans sa messagerie, et accepta le verre en sa compagnie. Après tout, il était peut-être devenu plus drôle en vieillissant, sait-on jamais...Et lui, au moins, n’était ni mort ni amnésique...Au premier rendez-vous, elle le trouva vraiment très gentil, au deuxième toujours gentil mais un peu ennuyeux, au troisième vraiment très ennuyeux. Il n’avait absolument pas changé. Il lui écrivit qu’il n’avait en fait jamais cessé de l’aimer depuis toutes ces années, que peut-être il n’était pas trop tard, que...Même sa lettre était ennuyeuse. Elle se força à la lire jusqu’au bout, et résolument, lui répondit le plus aimablement qu’elle put que non, vraiment, elle préférait ne rien changer... Elle n’ajouta pas que, ne s’étant jamais ennuyée de sa vie, elle n’allait pas commencer maintenant...
Elle expédia le mail d’un clic déterminé, et se renversa dans son fauteuil. Elle caressa des yeux les rayons de sa bibliothèque, dorés par la lumière de la lampe, pensa au bonheur que lui donnaient ses enfants, ses petits-enfants, ses amis et ses livres, et sans l’ombre d’un regret, alla se préparer une tasse de thé.