31/01/2025

QUE RESTE-T-IL DE NOS AMOURS ? par Martine Besset

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« quelques fragments dans la mémoire... »
Bach et la marée montante

Avec l’espoir gourmand d’y dénicher, comme il arrivait parfois, quelques pépites inattendues, elle parcourait la page nécrologie du Monde, quand un hoquet de surprise lui fit répandre la moitié de sa tasse de café sur le journal. Ainsi Daniel L. venait de mourir !...Et il avait épousé cette gourde de Colette !...Elle retira ses lunettes, se frotta les yeux, avant d’aller chercher à la cuisine une feuille d’essuie-tout pour éponger le papier imprimé. Puis elle se rassit, encore incrédule. Ce n’était pas tant le décès de Daniel L. qui l’étonnait – après tout, il avait, comme elle, l’âge où il arrive de passer de vie à trépas – que le fait de lire son nom après toutes ces années. Daniel L. avait été son amant, des décennies auparavant, et à l’époque il avait longuement louvoyé entre elle et Colette. Elle l’avait quitté quand tant d’indécision avait menacé de ne jamais prendre fin. Colette avait donc emporté le morceau, et l’avait apparemment conservé jusqu’au bout : « Colette T., son épouse », disait la nécro, pas de doute, ce ne pouvait être qu’elle... Si Le monde annonçait sa disparition, c’est sans doute qu’il avait acquis une petite notoriété dans son domaine...ou alors qu’il s’était sérieusement embourgeoisé, pensa-t-elle perfidement. Tout de même, elle avait un peu de mal à faire coïncider l’image d’un notable septuagénaire avec celle du grand jeune homme blond et rieur qu’elle avait connu...

Cette nouvelle la laissa songeuse durant quelques jours. Elle n’était nullement encline à la nostalgie, estimant que chaque époque de la vie, fût-elle la dernière, pouvait être intéressante. Elle n’était pas fâchée que la saison des amours, avec ses orages dévastateurs, fût terminée pour elle, et chérissait la liberté de son existence actuelle. L’annonce du décès de Daniel L. était venue stimuler une curiosité qu’elle n’avait jamais eue jusqu’alors: qu’étaient devenus les hommes de sa vie ? Ses ex-maris s’étaient tous les deux remariés – les hommes sont incapables de vivre seuls – et elle en avait parfois des nouvelles par leurs enfants communs. Mais les autres, ces amants avec qui elle avait eu des liaisons plus ou moins longues, plus ou moins passionnées, qu’elle avait aimés et qui l’avaient aimée, avant, après, ou entre les maris ? 

Après tout, se dit-elle, les moyens de communication modernes n’étaient pas faits pour les chiens. Elle s’assit un soir devant son ordinateur, et entreprit de saisir sur son clavier les noms qui lui revenaient un par un. Elle n’était pas familière des réseaux sociaux, mais la plupart des gens laissaient des traces sur le net : un article dans un journal local, une élection, des noces d’or, une création d’entreprise, une cessation d’activité...Elle passa quelques heures sur son clavier, puis elle ferma son ordinateur, consternée : elle venait de parcourir un cimetière. Une compagnie théâtrale dijonnaise annonçait la mort de Patrick N., sa famille éplorée celle de François D., une association écolo celle de Christophe V., la fille de Jean S. évoquait son père défunt. Certains décès étaient récents, d’autres déjà anciens. Elle en resta accablée. Ils avaient donc tous déjà déserté...

Un nom, cependant, semblait être resté du côté des vivants : celui de Vincent L., médecin dans une ville éloignée d’une centaine de kilomètres de la sienne, et qui paraissait encore en activité. Une nouvelle recherche le lui confirma. Elle avait eu avec lui une relation intense, écourtée par des circonstances qu’ils ne pouvaient maîtriser, et elle en avait pendant longtemps gardé un goût d’inachevé. Un désir irrépressible de se rendre sur place la saisit, de voir de ses yeux à quoi ressemblait cet homme maintenant, de constater qu’elle n’était pas la seule survivante de ses amours de jeunesse. 

Elle conduisit, partagée entre l’émotion et une conscience embarrassante du ridicule de la situation. Elle trouva l’adresse sans difficulté, gara sa voiture les jambes un peu molles, se força à ne pas rebrousser chemin, et enfonça la sonnette sous la plaque en cuivre de « Vincent L., médecin généraliste, avec ou sans rendez-vous ». Le cœur battant la chamade, elle s’assit dans la salle d’attente déserte. Quelques magazines sur la table basse, des fauteuils en plastique, aux murs des affiches d’information médicale : un endroit banal, mais à quoi s’attendait-elle ? Elle commençait à se demander ce qu’elle faisait là, lorsque la porte du cabinet s’ouvrit. Vincent L. n’avait pas trop changé : ses beaux cheveux bruns avaient totalement blanchi, certes,  mais il était resté mince et avait gardé une belle allure...Il la regarda attentivement, la salua, lui demanda si elle avait rendez-vous. Elle bafouilla que non, il lui répondit « un coup de téléphone à passer et je suis à vous dans quelques minutes », puis disparut derrière sa porte refermée. 

Elle ramassa prestement sa veste et son sac, et se rua vers la sortie. Elle ne se calma qu’au bout de quelques kilomètres au volant de sa voiture. Alors qu’elle l’avait reconnu au premier coup d’œil, lui l’avait regardée, avait entendu sa voix, mais n’avait manifesté aucunement qu’elle ne lui était pas inconnue. Elle s’imagina dans son cabinet, en train de lui rappeler qui elle était, faisant face peut-être à sa mémoire défaillante: le soulagement d’avoir échappé à l’humiliation de ne pas être reconnue lui confirma qu’elle avait eu raison de prendre la fuite.

Il se passa des mois, pendant lesquels les traces du passé cessèrent de la tourmenter, même si, de temps en temps, elle jetait un œil sur la rubrique nécrologique du Monde. Un jour, un message inattendu tomba dans sa boîte mail. Il venait de Bertrand F. Bertrand F. ! Ca alors, elle l’avait complètement oublié, celui-là ! Il lui disait qu’il avait trouvé ses coordonnées, était depuis peu installé pas très loin de chez elle, ce serait l’occasion de prendre un verre ensemble si elle était d’accord...Elle n’arrivait pas vraiment à se rappeler les traits de Bertrand F., ne gardait pas de souvenirs précis à son sujet : dans sa mémoire, son visage était aussi flou que leur histoire, elle se souvenait seulement que ce garçon était aussi gentil qu’il était ennuyeux. Elle tarda à lui répondre, le fit un jour de grand ménage dans sa messagerie, et accepta le verre en sa compagnie. Après tout, il était peut-être devenu plus drôle en vieillissant, sait-on jamais...Et lui, au moins, n’était ni mort ni amnésique...Au premier rendez-vous, elle le trouva vraiment très gentil, au deuxième toujours gentil mais un peu ennuyeux, au troisième vraiment très ennuyeux. Il n’avait absolument pas changé. Il lui écrivit qu’il n’avait en fait jamais cessé de l’aimer depuis toutes ces années, que peut-être il n’était pas trop tard, que...Même sa lettre était ennuyeuse. Elle se força à la lire jusqu’au bout, et résolument, lui répondit le plus aimablement qu’elle put que non, vraiment, elle préférait ne rien changer... Elle n’ajouta pas que, ne s’étant jamais ennuyée de sa vie, elle n’allait pas commencer maintenant... 

Elle expédia le mail d’un clic déterminé, et se renversa dans son fauteuil. Elle caressa des yeux les rayons de sa bibliothèque, dorés par la lumière de la lampe, pensa au bonheur que lui donnaient ses enfants, ses petits-enfants, ses amis et ses livres, et sans l’ombre d’un regret, alla se préparer une tasse de thé.




LA MAIN TENDUE par Denis Mahaffey

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« une sorte de grand-mère tutélaire »
Les trois Simone

Je suis Anna, dite la « prophétesse » – mais pas par moi. Née sur l’autre rive du Jourdain, j’étais venue ici à Jérusalem toute jeune pour épouser mon cousin. Il était bien plus vieux que moi, qui suis maintenant bien plus vieille que lui, le pauvre, mort à cinquante ans. Un homme bon au fond, mais tellement distant que je me demande comment nous avons eu des enfants. Tous les trois morts après quelques jours ; les deux petits garçons n’ont même pas été circoncis.

Le Jourdain est à une longue journée de marche d’ici, deux à mon âge et au prix d’avoir mal aux pieds et partout. Je suis rentrée hier soir d’une rare visite à ma famille de naissance là-bas, refroidie par le vent d’hiver, contente de quitter un monde de masures, d’allées pleines de détritus, et de retrouver les fastes de Jérusalem, la plus ancienne , la plus grande et la plus belle ville du monde, au moins dit-on ici. C’est au plus beau en cette saison, quand nous sommes entre nous, libérés des foules de pèlerins qui brouillent et pèsent sur sa beauté au soleil.

Je vis au Temple, jamais rassasiée de sa splendeur. Tout y brille, tout est grandiose, tout est couleur. Quand mon époux est mort, j’étais laissée indigente et sans foyer, car il n’avait pas de frères. Mais il était Lévite et, au titre de veuve d’un membre de la tribu des prêtres, on m’a attribué un espace de vie dans le Temple. Pas une cellule comme pour les prêtres, mais un recoin ouvert sur un grand escalier en colimaçon.

Depuis trop d’années pour les compter je prie, je jeûne, j’accomplis les rites, jour et nuit. 

J’y ai rencontré le vieux Siméon, à qui, dans une apparition, une vision – ou un rêve – un ange est venu promettre qu’il verrait le Messie avant de mourir. C'est-à-dire l’homme providentiel, de la lignée du Roi David. Il deviendrait le roi des Juifs et amènerait l’ère messianique qui garantit, après des siècles et siècles de souffrances, la paix, le bonheur et la sainteté, toutes les trois éternelles, c’est beaucoup.

En vieillissant, Siméon scrutait de plus en plus fiévreusement les gens qui venaient au Temple. Déjà par deux fois récemment il a cru l’avoir trouvé : un grand gaillard arrogant qui prétendait être ben David, le Messie victorieux, et un pauvre garçon à la tête gonflée d’eau, amené par ses parents dans l’espoir qu’il soit reconnu l’incarnation de ben Josef, Messie souffrant. Chaque fois j’ai pu le convaincre qu’il se trompait. Moi-même, quoique je partage l’attente poignante d’un Sauveur, j’y vois plutôt une aspiration vers un idéal qui tire l’humanité vers le haut. Je tais cela au pauvre Siméon si pressé d’avoir son rendez-vous.

Nous deux nous avons une fonction au Temple. Nous recevons les parents venus présenter leur premier fils à Dieu et le Lui racheter par un sacrifice, pour Le remercier d’avoir sauvé les premiers-nés de la Pâque en Egypte au temps de l’exil.

Un couple nous attendait aujourd’hui. Je connaissais la femme, Marie, parce que je l’avais gardée quand elle était enfant. Mon souvenir était celui d’une fillette insouciante jusqu’à être un peu tête en l’air, et qui ne voulait que danser, au moindre rythme.

J’avais dormi tard après ma longue marche, et le rituel avait déjà commencé. Marie était restée petite et fine, mais elle paraissait à la fois comblée et encombrée, heureuse et inquiète. Le père était un gaillard qui ne savait que faire de ses grandes mains calleuses, comme si elles n’étaient pas dignes du cadre somptueux. Ils avaient amené une paire de colombes pour le sacrifice, signe de leur statut modeste.

Siméon avait l’air exalté – comme d’habitude, j’allais dire – et quand la mère a repris l’enfant il s’est tourné vers le Saint des Saints, le point du Temple le plus étroitement associé à Dieu. « Seigneur, laisse-moi partir maintenant en paix vers la mort, selon Ta parole, car mes yeux ont vu la Rédemption que Tu as promise. »

Il a dû s’appuyer sur moi en quittant la famille : nous devions présenter un tableau bizarre, un homme très grand et très âgé s’appuyant sur une femme très âgée comme lui, mais très petite.

Nous nous sommes assis. « Comment tu es si sûr que ce bambin est le Messie ? » Il a pris son temps. « Quand je le portais il m’a regardé dans les yeux, non pas avec une curiosité de bébé, mais pour me connaître à fond. Puis quand je l’ai rendu à sa mère il m’a tendu sa main ouverte, donc non pas pour me prendre quelque chose, mais pour me le donner. C’est à ce geste que je L’ai connu. »

Il a commencé à sangloter, et je l’ai tenu, mon maigre bras autour de ses larges épaules. Puis je suis partie.

Un jeune prêtre, qui avait déjà eu écho de l’événement, m’a abordée. « Siméon croit vraiment que cet enfant est le Messie ? » Je m’emporte rarement mais, malgré ma pratique quotidienne de la prière et des rites, je peux encore cracher le feu. « Va-t-en, idiot ! Il ne s’agit pas de croire ou de pas croire, il s’agit d’admettre. De toute façon on verra. »

J’ai retrouvé mon espace derrière l’escalier, où je cultive le calme.

Je pense à l’enfant. Le Messie ? Non, cela doit rester un souffle lointain et tout proche, pour nous autres Juifs. Pas une réalité qui remet tout en question.

J’ai prié encore, mais une image a dérangé ma prière, puis empiété sur mes rêves. La petite main tendue, la paume vers le haut.

Mais il est déjà l’heure de reprendre la prière.
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Voir Evangile de Luc, ch.2, 22-38.

[Le 2 février est la fête de la Présentation au Temple, et de la Chandeleur qui commémore le même événement.]

12/12/2024

Les trois Simone

Martine Besset

  « ...donne[r] de l'intensité à ma vie »
Sous un chêne du Lubéron


Un beau jour de ma seizième ou dix-septième année, j’ai ouvert  Les mémoires d’une jeune fille rangée. Je ne savais presque rien de Simone de Beauvoir, juste ce que tout le monde savait, ou croyait savoir, mais une remarque de ma grand-mère, qui avait pris un air pincé en me voyant le livre entre les mains - elle le jugeait «osé» - m’avait décidée à m’y plonger. J’ignorais alors que toute ma vie en serait changée, irréversiblement.

Je l’ai lu, celui-là puis les volumes suivants – mais il m’a fallu attendre plusieurs années, si je me souviens bien, pour lire l’ultime, qui n’avait pas encore paru à cette époque – avec une sorte de fascination. Les événements racontés par l’auteur, survenus pourtant pour beaucoup avant ma naissance, les personnages, célèbres ou inconnus, qu’elle évoquait, les lieux qu’elle décrivait, me furent bientôt aussi familiers que mon entourage. Cette impression de proximité  allait faire qu’encore aujourd’hui je considère Beauvoir comme une sorte de grand-mère tutélaire,  qui m’a aidée à savoir ce que je voulais faire de ma vie…La priorité donnée à la vie intellectuelle, cette nouvelle invention du couple et des relations amoureuses, ces voyages autour du monde, voilà, me disais-je avec l'enthousiasme de mon adolescence, c’est ainsi qu’on doit vivre ! Je reconnaissais, sous sa plume, les aspirations vagues que je ne savais pas formuler, elles prenaient de la chair, de la réalité, elles devenaient possibles. 

J’étais, à cette époque, embarquée dans un projet professionnel qui était avant tout le produit d’une histoire étalée sur trois générations, et que j’avais accepté, faute d’être capable d’en imaginer un autre. J’étais formatée par un déterminisme familial et social dont je n’ai pris conscience que plus tard, et voilà que ce livre m’enseignait ce dont j’avais, sans le savoir, le plus besoin: que l’on pouvait décider de sa vie, qu’il n’y avait pas de destin tout tracé.

Par la suite, j’ai lu tous les livres de Beauvoir, ou presque. J’ai aussi constaté que mon cas ne présentait aucune originalité,  que nombre de femmes de ma génération et de celles de ma mère lui devaient une fière chandelle. Il y a eu pour moi, bien sûr, par la suite, des rencontres avec de grands livres, des chocs littéraires bouleversants. Je ne range pas l’autobiographie de Beauvoir parmi ceux-là: elle ne brille pas au panthéon de la littérature, mais c’est un livre sans lequel, j’en suis sûre, je ne serais pas ce que je suis.

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 Aussi blonde que le champ de blé derrière elle, Casque d'or sourit en taquinant d'un brin d'herbe le visage de son amant, allongé contre elle dans la lumière de l'été. Elle irradiait de beauté, elle crevait l'écran...Mais je me trompe, je n'ai vu le film que plus tard, au début de mon âge adulte.

 D'abord, Simone Signoret n'avait été que l'une des deux moitiés d'un couple vénéré entre tous dans ma famille: grands pétitionnaires, infatigables marcheurs pour la paix, ils recueillaient tous les suffrages de mes parents, militants communistes purs et durs...Nous lisions leurs déclarations avec ferveur, et écoutions avec ravissement chanter Montand : sa voix de velours et ses chansons engagées réconciliaient autour de l'électrophone les goûts musicaux des deux générations de la famille. Je crois qu'à douze ou treize ans j'étais un peu amoureuse de lui, ce dont je ne me vantais pas, la mode imposant plutôt de chavirer pour Johnny ou Cloclo ...Il incarnait pour moi la figure de l'amant idéal, charmeur et rassurant. Et, c'était frappant sur les photos d'avant ma naissance,  mon père jeune lui ressemblait beaucoup. 

Plus tard, quand je fus sortie de cette parenthèse politico-oedipienne, c'est Signoret que j'ai admirée, plus que Montand. Pour son talent de grande actrice, bien sûr. Mais aussi par ce que j'ai appris d'elle, surtout grâce à des interviews. Avec ce léger zézaiement qui rendait sa voix reconnaissable entre toutes, elle parlait de son métier avec subtilité, n'oubliait jamais de mettre ses partenaires en valeur, racontait des anecdotes avec drôlerie, ne se prenait jamais au sérieux. Son autobiographie (encore une!), que j'ai dû lire trois ou quatre fois, a confirmé cette impression. Elle a incarné pour moi l'idée que je me fais de la dignité et de l'élégance morale: la colère devant l'injustice qui touche les autres, mais l'ironie face à la trahison de ses proches; le panache avec lequel elle a assumé les ravages de l'âge, les devançant même, comme pour se débarrasser de la question une fois pour toutes; l'humour, toujours, pour mettre à distance les sales coups du destin.

Je lui ai su gré, aussi, de consacrer la fin de sa vie à l'écriture, et de le faire si bien.

                                                                                                                            oo0oo

La troisième Simone n’était pas aussi savante que la première, même si elle lisait beaucoup de livres. Elle n’était pas aussi flamboyante que la deuxième, dont elle partageait cependant les engagements. Née un peu après l'une, un peu avant l'autre, elle a eu  une vie aussi différente qu'il est possible des leurs.  Une vie ordinaire, comme la plupart des vies. Trop d'enfants en trop peu de temps, un métier aimé laissé derrière soi, une mère toute-puissante, un mariage morne : elle a dû renoncer à beaucoup de ses rêves de jeunesse, et sa vie d'adulte n'a pas été celle d'une femme libre, contrairement à celle de ses deux illustres contemporaines. Alors, cette femme entravée  m'a servi de modèle en négatif. Ne pas lui ressembler, ne pas céder comme elle sur son désir : ces injonctions m'ont servi de ligne de conduite. Comme si ma vie pouvait tenter de réparer la sienne, a posteriori...Cette femme piégée, que j'ai tendrement aimée, la troisième Simone, c'était ma mère.


Bach et la marée montante

Denis Mahaffey


"Et un miracle est arrivé."
A celle qui n'a jamais su ce que je lui dois


Un événement dont les traces, même une date approximative, ont disparu, à part quelques fragments dans la mémoire de quelqu’un qui y a assisté. Les recherches n’ont pas donné de résultat, et des connaissances qui avaient pu y être ne sont plus en contact ou en vie. Réel mais devenu inexistant.

Il y a une dizaine ou une douzaine d’années – plus ou moins – un concert symphonique a eu lieu à Saint-Jean-du-Doigt dans le Finistère.

A la différence d’autres églises bretonnes, petites, blotties contre la terre, l’extérieur couvert de tourelles et colonnes et protubérances, l’intérieur rempli de mobilier et d’objets du culte, celle de Saint-Jean est grande et large et presque nue à l’intérieur. Grande, car quand la petite chapelle de Traon Meriadec a reçu l’index de Saint-Jean-Baptiste, rapporté de Jérusalem par un croisé, et est devenue un lieu de pèlerinage, une nouvelle église a été érigée, et le village a changé de nom. Presque nue, depuis un incendie en 1955. Elle pouvait donc contenir un chœur, un orchestre, et le public.

Au programme de la première partie du concert : des œuvres orchestrales et chorales, avec quatre solistes.

Après l’entracte deux violonistes ont quitté leurs pupitres et se sont avancés pour devenir solistes du Concerto pour deux violons de J.S. Bach. Leurs noms sur le programme étaient plus slaves que bretons. Musiciens d’orchestre seuls devant le public, ils n’avaient pas l’assurance de solistes confirmés, et l’un d’eux s’est mis à transpirer en jouant.

Le premier mouvement est vigoureux, vibrant, dramatique, et le dernier possède une énergie féroce, les deux violons jouant au chat et à la souris. Entre les deux, l’orchestre et les deux solistes ont joué le mouvement lent (largo ma non tanto). C’est ce temps de ce concerto qui a généré une réaction profonde, et qui a justifié les recherches jusqu’ici frustrées.

Comment décrire ce qui s’y passe, si l’on renonce aux mots tels que « beauté », « sublime », « transcendance », même « extase » ? Et sans faire une analyse musicologique détaillée. Eh bien, l’un des violonistes joue une phrase qui commence par quatre notes descendantes puis qui s’envole plus haut ; l’autre répète la même phrase mais avec un décalage qui déséquilibre l’écoute ; celui-là termine par quatre notes descendantes, et celui-ci la reprend, empêchant la musique de s’interrompre. Par la suite, à chaque fin de la phrase sur un violon, l’autre violon intervient.

L’effet cumulatif de ce renouvellement constant est de dépasser l’entendement ; c'est-à-dire que le son n’est saisi ni dans la tête ni dans le corps, mais dans la réaction qu’il crée. Les vagues qui se rattrapent et se recoupent génèrent une jouissance extra-ordinaire. Et comme la jouissance des sens corporels, qui ne peut pas être reproduite en l’absence de ce qui la stimule, le « largo mais pas trop » éveille des réactions inatteignables par les autres facultés du corps et de l’esprit.

Le mouvement s’arrête simplement, comme si tout a été dit.

A quelques centaines de mètres de l’église, la marée montait sur la plage de Saint-Jean (le village a été bâti à une distance prudente de la côte, pour parer aux incursions pirates). Le stade des vaguelettes chatouillant le sable chaud était fini, et chaque vague s’affirmait, suivait et empiétait sur la précédente. Si le vent se levait dans la nuit, les gros brisants lutteraient pour arriver et s’écraser sur la plage.

A la fin du concert, qui a lieu en Basse Bretagne, anciennement bretonnante, les musiciens, leur chef, les choristes, les six solistes et le public se sont levés pour Kenavo, le chant qui honore les Bretons et la Bretagne. La contralto, européenne de l’Est aussi, a pris l’air concentré d’un chanteur, mais en baissant les yeux.

Les recherches ? (*) La personne qui était là n’a retrouvé aucune information sur ses circonstances, mais l’événement est resté capital dans sa mémoire, par le village et son église, familiers tous les deux, par la proximité de la mer et ses marées, par les musiciens modestes, par la musique de Bach et l’accès qu’elle offre à ce qui dépasse l’entendement.
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(*)  Les recherches :
- La secrétaire de Mairie de Saint-Jean a cherché dans les archives municipales sans rien trouver.
- Le service de presse de l’Orchestre national de Bretagne ne joue pas dans les églises de campagne, et un éventuel orchestre d’étudiants de Brest reste introuvable.
- Le terme « Chorale du bout du monde » était resté en mémoire mais, selon le président, contacté, elle chante surtout en breton, et n’a jamais eu quatre solistes.
- La date n’a pas pu être définie par référence à un contexte ou événement particulier.
- Il reste les archives des journaux Le Télégramme de Brest et Ouest-France, mais la consultation minutieuse de leurs archives sur une si longue période est impossible.

Je conclue que ce flou laisse la musique régner seule dans la mémoire.

21/07/2024

Sous un chêne du Luberon

 Denis Mahaffey


Alors que nous étudiions Le grand Meaulnes, je m’interrogeai sur la nature exacte
 des sentiments que vouait le narrateur à Yvonne de Galais...
Chère Madame Dumas

Un chêne, non pas un de ces bouquets impériaux à la ramure rayonnante qui règnent sur les plaines, mais un arbre de combat, aux branches tordues par la résistance aux vents de montagne.

Elle et Lui :

Ils avaient quitté la Picardie avant l’aube, sous un ciel bleu déjà rayonnant, même avant l’arrivée musclée du Soleil. Ils ont roulé toute la journée vers le Sud, sans faire du tourisme mais sans se précipiter. Arrivés en début de soirée à Pertuis, près de Manosque, ils ont cherché la place Jean-Jaurès et son Grand Café Thomas, où le rendez-vous était pris.

La lumière provençale faiblissait déjà, alors qu’au nord elle illuminerait longuement la soirée ; le feuillage des platanes devant le café formait un plafond, et les réverbères étaient allumés. Ils ont commandé, elle sagement un Perrier-citron, lui un pastis, comme un touriste en goguette, moins pour le goût trop sucré que pour l’effet visuel de l’ajout d’eau, mais aussi pour honorer les clichés régionaux.

L’amie est arrivée, et les deux voitures ont roulé en convoi jusqu’à sa maison, la grande baraque néo-provençale de son père récemment décédé.

Après le dîner ils se sont tous les trois assis dehors. Ils lui ont annoncé leur grande nouvelle.

Le lendemain et le surlendemain ils ont visité Manosque et sa cathédrale, Marseille et ses calanques, Aix-en-Provence mais seulement en passant, faute de place pour se garer ; puis ils sont repartis en direction du Jura.

Leur route passait par le massif du Luberon. Près d’Apt ils se sont arrêtés et ont cherché un endroit pour déjeuner de l’en-cas préparé par l’amie.

Cherchant à s’abriter du soleil, boule brûlante dans un ciel vide, ils ont trouvé un chêne de montagne qui avait pris racine dans un léger creux. Ils ont étalé une couverture sur les feuilles mortes de l’automne précédent, pour servir d’assise et de nappe.

Le pique-nique fini, et comme ils étaient seuls, elle a accepté qu’il pose sa tête sur ses genoux pour somnoler quelques minutes. Après, elle est restée assise, et il s’est allongé sur le dos, les yeux fermés sous les feuilles qui filtraient la lumière et la chaleur.

Elle :

Je le regarde étendu comme ça, avec sa grâce nonchalante et indifférente d’homme, torse nu. Il est plus grand que moi d’une tête, et bien plus large d’épaules. Je m’en sens rassuré. Il me protégera, me défendra. Certes, comme on ne cesse de répéter, la féminité et la masculinité ne seraient que des constructions élevées sur les fondations de l’enfance face à son entourage. Soit : n’empêche que je les vis comme si elles étaient inscrites immuablement dans nos corps, j’ai envie de vivre comme ça.

Il ouvre les yeux. Quand il se relève sur un coude pour me regarder, les muscles des épaules et des bras glissent sous la peau (il a une piètre opinion de sa musculature – « J’en ai pas, carrément »). Il paraît que nous les femmes avons une couche supplémentaire de graisse qui recouvre et arrondit tout – pour le plus grand plaisir visuel des hommes. A le regarder je sens un petit échauffement qui descend dans mes jambes, monte vers mes épaules, et ma respiration marque une pause.

Il sourit, je souris, il regarde ailleurs, l’ombre de son sourire encore sur les lèvres.

Chaque fois qu’il m’encercle  avec ses bras je sens des rayons protecteurs, je suis libre d’avoir des sensations et une conviction – peut-être fausse – que rien ne peut m’atteindre.

Nous nous regardons mais pas fixement : nos yeux jouent au cache-cache. Pourquoi nous arrêter là… 

Lui :

Etendu par terre, je somnole, mais surtout je repense au plaisir intense de manger ensemble sous cet arbre, d’être ensemble, elle et moi. J’inspecte le corps de ma femme, ses jambes nues, sa tête légèrement baissée, son regard qui ne se pose sur aucun détail particulier, mais tient simplement compte de ce qui nous entoure dans notre creux. Notre ? Je me crois chez nous ? Mais nous le sommes, et tout seuls, libres de suivre nos envies.

A ce moment précis, comme un chien lové par terre et qui ouvre un œil en entendant le mot « jambon » dans la conversation, ma bite bouge doucement. Même sans certitude de conclure son affaire, elle se sent concernée.

Ma femme donne de l’intensité à ma vie, qui a mis des obstacles sur notre chemin mais sans le faire dévier. Depuis notre rencontre, en dansant une ronde qui ne laissait à chaque couple que trente secondes pour faire connaissance avant d’avancer vers le partenaire suivant, notre vie commune a révélé une multitude d’aspects partagés ou complémentaires, et aussi de différences provoquantes, nous menant à conclure que ces premières secondes avaient fourni assez de preuves pour nous engager. « Mais c’était le coup de foudre donc ! » a dit je ne sais plus qui.

Je la regarde, sans la fixer. Son corps, que j’ai si souvent encerclé dans mes bras, en sentant chaque fois que je la possède ainsi (elle n’aime pas trop le mot mais l’accepte pour moi). Elle s’assouplit chaque fois et moi, debout, je regarde le monde au-dessus de sa tête avec une sensation de puissance, de pouvoir, même de domination, mêlée à une tendresse sans limite. C’est un mélange capiteux.

J’y pense, et mon corps se remplit de cette sensation jusqu’à la peau.

Pourquoi je m’arrêterais là…

Elle et Lui :

Leur tranquillité a été interrompue par l’arrivée d’une voiture de sport. Deux jeunes hommes en sont descendus et ont longuement regardé autour d’eux, indiquant du doigt tel élément du paysage, un sommet, un passage entre deux hauteurs, un affleurement rocheux, un bosquet perché sur une pente raide. Tout en les remarquant, elle et lui, les deux hommes n’ont pas réagi à leur présence.

Il était temps d’aller plus loin. Ils ont quitté le Luberon et sont repartis vers la Bresse. En fin d’après-midi, toujours au soleil, ils étaient au pied du Jura, raide comme un escalier.

Sur la première marche, la ville de Saint-Amour. Les amis qu’ils venaient voir y étaient en vacances dans une grande maison de famille au-dessus de la ville.

Le soir, pendant le dîner, ils ont confié la même grande nouvelle qu’à Pertuis. Trois jours plus tard ils sont repartis vers la Picardie, dernière étape du voyage triangulaire.

Le chêne :

Dans son creux le chêne, témoin de leur présence mais préoccupé par sa propre survie. Mais témoin. Sous ses branchages tordus, quelque chose ne s’est pas passé, et l’arbre y était. Dans leur anthologie amoureuse la résonance de ce non-événement, dont ils n’ont parlé que le voyage terminé, est restée plus grande que pour bien des actes accomplis et dont le souvenir se consumait dans le feu du suivant.

La grande nouvelle à partager : c’est lui qui l’a fait, à Pertuis, à Saint-Amour : « Nous attendons un troisième enfant. » « Pour quand ? » « Printemps prochain. A présent c’est de la taille de mon pouce. » Et, il l’a levé, le pouce, comme un autostoppeur au bord de la route.




A celle qui n’a jamais su ce que je lui dois

 Martine Besset



« repartir vers le bonheur »
Les poivrons verts


Un mètre soixante-quinze : c’était la taille minimum exigée des jeunes filles par les agences de mannequins et les rabatteurs d’aspirantes au titre de miss. Un idéal, sans doute, pour nombre de jouvencelles à qui leur acné, leurs rondeurs et leurs jambes courtes interdisaient même de songer à l’approcher un jour. Cette taille-là, pourtant, fut le cauchemar de mon adolescence...Je l’avais atteinte à treize ans, après quoi, dieu merci, je cessai de grandir. Cette haute stature s’accompagnait naturellement d’une minceur confinant à la maigreur : tu es longue comme un jour sans pain, disait ma mère...

Treize ans, c’est l’âge où la plupart des filles n’ont pas achevé leur croissance, ont encore des rondeurs enfantines, empruntent en douce les chaussures à talons de leurs mères pour gagner quelques centimètres (je vous parle d’un temps où l’on ne se chaussait pas exclusivement de baskets, même avec une robe de cocktail ou un costume griffé), c’est l’âge où les garçons bourgeonnent, ont la voix qui déraille, et n’ont pas encore atteint l’année où ils prendront dix centimètres d’un coup.

Je dépassais donc mes congénères de plus d’une tête, et la mode des cheveux crêpés façon choucroute m’ajoutait encore quelques centimètres inopportuns. Je pliais les genoux sur les photos de groupe, où sans qu’on me le demande je me reléguais  toujours au dernier rang ; je refusais les invitations aux surboums, de peur de subir le ridicule d’un slow dans les bras d’un garçon m’arrivant à l’épaule ; je contemplais avec envie dans les vitrines les superbes escarpins à talons aiguille qui me seraient à jamais interdits ; mes manches étaient toujours trop courtes, et mes pantalons auraient fait dire à un Québécois moqueur que j’avais sans doute de l’eau dans ma cave. Mes grandes jambes ne me permettaient même pas de briller au saut en hauteur ou d’envisager une carrière de basketteuse: j’étais nulle en sport...

Un garçon inconnu croisé un jour dans la rue, sans doute frustré de n’être pas à la hauteur, m’a lancé finement : « il fait beau là-haut ? » J’aurais dû casser la figure au malotru. Au lieu de quoi, mortifiée, j’ai souhaité disparaître sous terre, et les joues en feu, ai accéléré le pas en ravalant mes larmes, pas loin de penser que j’étais un monstre.

Un de mes professeurs, une dame haute comme trois pommes, me demandait souvent, avec les meilleures intentions du monde : « mademoiselle B., vous qui êtes grande, pouvez-vous m’attraper ce dossier en haut de l’armoire ? ». Un jour, emportée par son habitude, elle a dit : « mademoiselle-B.-vous-qui-êtes-grande, allez donc à la bibliothèque... ». Toute la classe s’est esclaffée, sauf moi : mon nom et mes mensurations étaient donc à tout jamais accolés, ma haute taille était pour toujours une donnée de mon identité...J’entrevoyais un avenir lamentable de vieille fille laissée pour compte sur ses talons plats.

Et un miracle est arrivé. Revenant un jour du collège ventre à terre, pour ne pas manquer le début de « Salut les copains », j’y ai entendu une voix douce se plaindre que tous les garçons et les filles de son âge allaient par les rues deux par deux, mais pas elle. Tous les adolescents solitaires se sont aussitôt reconnus, et l’ont adorée. La donzelle apparut alors sur le papier glacé des magazines : une longue liane avec des jambes interminables et de longs cheveux raides. Comme moi. Je lus quelque part qu’elle mesurait un mètre soixante-quinze. Comme moi. On la photographiait sous toutes les coutures, on célébrait son charme, sa silhouette, sa minceur, ses collègues de la vague yéyé avaient auprès d’elle des airs de provinciales démodées. Elle séduisait Mick Jagger, inspirait Courrèges, épousait Dutronc. Je n’en revenais pas. J’étais éblouie. J’étais éperdue de reconnaissance. J’étais vengée. Voilà que les filles comme moi devenaient à la mode du jour au lendemain, et pouvaient espérer être regardées autrement que comme des phénomènes. Mes irrémédiables défauts physiques venaient d’être subitement transformés en autant d’atouts.

J’ai bien sûr cultivé la ressemblance : même coiffure, cheveux longs et mèche dans les yeux, même style de vêtements, jeans en velours, minijupes et bottes hautes. Je ne comptais plus mes congénères mâles ou femelles qui me disaient : « dis donc, tu ressembles drôlement à ... ». Je souriais, feignais de m’étonner, disais « ah oui, un peu, on me le dit parfois ». Je jubilais. La chanteuse mélancolique m’avait rendu la joie de vivre et réconciliée avec mon corps.

Elle est morte il y a quelques jours, à quatre-vingts ans. Elle était restée pendant six décennies une icône de la mode autant que de la chanson. J’avais depuis longtemps cessé d’être une groupie. Je l’avais souvent perdue de vue, quelquefois retrouvée, j’avais acheté certains de ses disques, mais pas tous. Ses prises de position politiques m’avaient souvent agacée. Mais je n’ai jamais oublié le rôle que son image avait joué dans ma vie, et je lui avais gardé une sorte de tendresse reconnaissante. A l’annonce de son décès, quelques-uns de mes amis m’ont adressé un message, comme si je venais de perdre un proche. Ils avaient raison : je ne l’ai jamais connue, jamais rencontrée, elle n’aura évidemment jamais su ce que je lui devais, et pourtant, à une époque maintenant lointaine, elle m’a sauvée.


 


10/02/2024

Chère Madame Dumas

Martine Besset



« entre l’enfance et l’adolescence »
 Retenir la mer


« Acacia ! » annonçait-elle en déroulant son écharpe de son cou, « Acompte ! », en retirant son manteau pour le suspendre à la patère. Il n’y avait pas une seconde à perdre. A chaque mot, vingt-cinq filles en blouse de nylon plongeaient sur leur copie et écrivaient à toute allure. Cet exercice, baptisé « dictée de mots », arrivait de façon impromptue dans le déroulement de nos journées, et il me ravissait. La succession des mots, liés par le seul hasard d’une règle de grammaire, faisait de la dictée un poème surréaliste: la rencontre d’un acolyte et d’un acarien sur une copie à grands carreaux...Je ne faisais jamais de faute, et soixante ans après, je peux encore réciter la liste des mots commençant par ac qui ne prennent qu’un seul c... Quel enseignant  peut se vanter d’avoir fait de la dictée un délice, et de nimber l’orthographe de poésie ? Elle, elle y parvenait, et je crois qu’aucune de ses élèves n’a jamais contesté ce pouvoir.

Madame Dumas était notre professeure de français, en troisième, puis durant cette année destinée à préparer les meilleures d’entre nous au concours d’entrée à l’Ecole normale. « Professeure », à l’époque, ne prenait pas de e : à quoi bon, puisque nous vivions  dans un univers scolaire exclusivement féminin. Les élèves étaient toutes des filles, les garçons prudemment parqués dans l’établissement voisin, et les enseignantes toutes des femmes. Madame Dumas portait en réalité un patronyme plus long : nom composé ou particule, nous ne le savions pas exactement, mais pour tout le monde elle était madame Dumas. Je me dis aujourd’hui qu’imposer  à tous une version raccourcie, et fort répandue,  de son véritable nom, était une preuve d’humilité, une façon de ne pas se distinguer, de ne pas avoir l’air d’une « crâneuse », comme nous le disions alors de celles qui affichaient des airs supérieurs.

Nous vivions en ces années-là la fin d’un système scolaire qui nous paraît aujourd’hui profondément injuste, parce que basé sur une évidente discrimination sociale : à la fin de l’école primaire, les bons élèves issus de familles favorisées se dirigeaient vers les lycées (qui commençaient donc en sixième), où ils pouvaient apprendre deux langues vivantes, plus le latin et le grec. Leurs congénères de milieu plus modeste étaient orientés vers les cours complémentaires, ancêtres des collèges à venir, où les choix d’options étaient plus restreints. Quant à ceux qui avaient des bulletins médiocres, ils passaient en deux ans le certificat d’études, avant de devenir apprentis ou de rallier directement le monde du travail.

Notre école Paul-Vaillant-Couturier, dans le centre d’une ville ouvrière de la banlieue rouge, était donc prolongée, pour les plus méritants d’entre nous, par un établissement allant de la sixième à la troisième, et nommé sans aucune imagination « cours complémentaire  Paul Vaillant-Couturier ». Les enseignantes y étaient pour la plupart issues de l’enseignement primaire. Les institutrices de l’école élémentaires disaient « ces dames du cours complémentaire » en désignant leurs anciennes collègues, avec ce rien de jalousie que tempérait l’ironie du propos.  A l’époque, le bac suffisait pour devenir institutrice. Nos professeurs n’avaient pas fréquenté l’université, et étaient obligées d’enseigner deux, voire, trois matières : français et histoire-géographie et dessin, ou mathématiques et physique-chimie...

Nous étions, quand j’y pense, des élèves de rêve : disciplinées, heureuses d’être là, avides d’apprendre. Nos professeurs n’avaient sans doute pas l’agrégation, mais notre confiance en leur savoir était totale. Quand nous nous moquions entre nous de certains de leurs travers, c’était une taquinerie sans méchanceté, pour que s’exprime l’insolence de notre âge : jamais, au grand jamais, nous ne leur aurions manqué de respect. Nos enseignantes, elles, se conduisaient à notre égard avec une fermeté affectueuse ; petites-filles des hussards noirs de la République,  elles avaient une foi absolue dans les vertus émancipatrices du savoir et le rôle d’ascenseur social de l’école. Elles n’avaient nul besoin d’élever la voix ou de se fâcher, et étaient toujours prêtes à donner de leur temps pour aider celles d’entre nous qui rencontraient des difficultés de tous ordres.

Cette année-là, nous avons étudié Britannicus. J’ai toujours dans ma bibliothèque le petit classique Larousse orné de violet, où pâlissent les commentaires que j’avais jugé utile alors d’y inscrire au crayon à papier. Cet après-midi-là, nous en lisions une scène à voix haute, chacun des rôles étant tenu par une élève différente, concentrée sur le texte pour ne surtout pas oublier de lire sa réplique le moment venu. Nous adorions cela. Madame Dumas écoutait attentivement, nous reprenait si le ton n’était pas adapté, expliquait un terme qui nous échappait, questionnait : « Alors, là, mes enfants, pourquoi dit-il cela ? ». Elle nous appelait souvent « mes enfants », et notre adolescence n’était pas assez farouche pour s’en froisser. Nous l’adorions, nous adorions Britannicus, nous adorions le français, nous adorions l’école...Quand la sonnerie annonçant la récréation de l’après-midi a retenti au milieu d’un alexandrin, la protestation fut unanime : « Oh, non, madame, on continue... ». Madame Dumas rappela que nous avions besoin de prendre l’air, de nous dégourdir les jambes. « Mais non, criâmes-nous d’une seule voix, on préfère continuer... » . Ce jour-là, le plaisir de lire Racine sous la houlette de madame Dumas, de dire ces vers qui allaient s’imprimer dans nos mémoires, l’emporta sur celui de la récréation de l’après-midi et des choco-BN qui l’agrémentaient... Je tiens à préciser aux collégiens de 2024 qui par aventure me liraient que je n’invente rien.

Alors que nous étudiions Le grand Meaulnes, je m’interrogeai sur la nature exacte des sentiments que vouait le narrateur à Yvonne de Galais, et m’en ouvris à Madame Dumas. Fine pédagogue, elle me retourna la question : « Et toi, qu’en penses-tu ? » ; moi qui avais jugé ma remarque subtile, je me trouvai alors fort embarrassée. J’ai oublié ma réponse, et la sienne, mais je me rappelle ce moment où elle m’a invitée à penser par moi-même.

Une quinzaine d’entre nous ont passé l’année suivante le concours d’entrée à l’Ecole normale, très sélectif alors. Madame Dumas et ses collègues nous y avaient préparées avec ferveur et confiance, avec la certitude aussi que, grâce à cette formation, nous échapperions au destin de dactylos et ou de vendeuses que le déterminisme social nous réservait. Nous sommes allées, très émues, lui annoncer les résultats : nous étions toutes reçues. « Toutes ? Oh mes enfants... » a commencé Madame Dumas, et sa voix s’est étranglée, nous avons cru qu’elle allait se mettre à pleurer, mais elle a respiré un grand coup, et a continué à murmurer dans un grand sourire : « Oh, mes petites filles... ». Aujourd’hui, c’est moi qui ai la larme à l’œil en écrivant ces mots. 

Les poivrons verts

 Denis Mahaffey



"Un monde qui n’était pas le nôtre"
Les poupées de La Redoute


  

Ils étaient amoureux, au moins à mes yeux de garçon de douze ans. C’était obligatoire : ils étaient fiancés. Promesse de bonheur perpétuel et, d’après les contes de fée, de beaucoup d’enfants.

Et nous allions au cirque avec eux !

Ma cousine Rosemary et moi passions des vacances en Ecosse, à une courte traversée de mer de notre île d’Irlande. C’était la première fois que je la quittais.

Nous étions chez les quatre tantes paternelles de ma cousine, toutes célibataires, toutes enseignantes. Les deux plus âgées travaillaient ailleurs et ne rentraient que pour les vacances. Pendant l’année scolaire les deux autres transformaient en petite école deux pièces de leur grande maison. C’était l’été, les pupitres étaient rangés et des meubles de salon et salle à manger remis en place.

L’aîné de la famille, père de ma cousine, avait fait sa vie en Irlande. Le cadet, John, qui n’habitait plus chez ses sœurs, venait de se fiancer avec Winnie.

Ils sont venus nous chercher en voiture pour nous amener au terrain où était monté le grand chapiteau. Nous n’en avions jamais vu, sauf en illustration de livres d’enfant.

L’oncle John était prévenant, taquin et souriant, à l’aise avec nous. Winnie était très aimable et un petit peu mal à l’aise : elle pensait peut-être que son promis allait vérifier ses qualités maternantes.

Le cirque nous a conquis dès l’entrée du Monsieur Loyal, splendide en queue-de-pie rouge et or, avec un fouet long comme un serpent. Nous nous sommes étouffés de rire devant les pitreries et maladresses des clowns ; nous avons eu le souffle coupé par les trapézistes se rattrapant dans les airs ; nous n’avons regardé que par moments la jeune femme avec une ombrelle qui avançait pas à pas sur une corde sous le toit du chapiteau ; nous avons eu une envie folle de ramener à la maison un petit singe en crinoline et diadème qui jonglait avec des ballons gonflables et qui a sauté quand l’un d’eux a éclaté ; nous avons écarquillé les yeux en regardant les acrobates en collants et débardeurs rouges pailletés grimper les uns sur les autres pour faire une pyramide de cinq corps de haut, puis tomber en avant et arriver néanmoins debout au sol.

Des poneys, plumes multicolores sur la tête, trottaient en cercle autour de la piste puis, soudain, se retournaient et repartaient dans le sens contraire. Ma cousine, qui a toujours aimé les chevaux, les regardait d’un œil avisé.

Nous étions assis entre John et Winnie les amoureux, réconfortés par la barrière qu’ils formaient contre la foule. John avait apporté un grand sachet de bonbons, et a acheté quatre glaces à bâtonnet recouvertes de chocolat, délice inconnu chez nous.

Le cirque terminé, nous sommes allés voir le chameau, attaché à un poteau et qui mâchait comme s’il moulait du blé, un chimpanzé immobile mais dont les yeux nous suivaient, un loup mélancolique accroupi dans une cage, qui a montré ses dents et émis un grognement ferme quand j’ai gratté son grillage.

Puis Oncle John nous a ramenés chez ses sœurs, pour repartir vers le bonheur, nous pouvions le penser, avec Winnie.

Les années ont passé. J’ai quitté l’école, le lycée, l’université et le pays. John et Winnie se sont mariés. Sur la photo de mariage ma cousine, en robe brodée, tient en laisse le chien des tantes. Ils ont eu un fils, puis un autre.

Je vivais depuis plusieurs années à Paris quand j’ai acheté une petite voiture. J’ai fait quelques circuits au Bois de Vincennes pour m’y habituer (je n’avais jamais passé le test, ayant obtenu depuis longtemps le permis irlandais, livré à l’époque sur simple présentation d’une photo et de sept shillings et six pence). Le lendemain je suis parti pour l’Irlande.

J’ai traversé la Manche et remonté l’Angleterre jusqu’en Ecosse, où j’ai repris le même chemin vers la côte que j’avais fait en train avec ma cousine. Je me suis arrêté chez les tantes. John et Winnie y étaient en visite, et avaient retardé leur départ pour me retrouver, le garçonnet grandi.

John était resté aussi aimable et chaleureux. Winnie m’a accaparé, avec une attention un peu trop intense, trop exclusive, moi le parisien. Chaque fois que John intervenait, elle lui lançait un regard énervé. Parfois elle le toisait avec un mépris presque ostentatoire, faisant de moi un témoin de son exaspération.

Elle m’a interrogé sur ma vie à Paris, les théâtres, les restaurants. « Connais-tu les poivrons verts ? » « Euh, pas tellement. » « J’en ai fait l’autre jour. » Elle parlait sur le ton d’échange de tuyaux culinaires – à moi, l’antithèse d’un gastronome... « Le goût a quelque chose de sauvage… un peu comme si tu mangeais de l’herbe. »

Aspirait-elle ainsi à échapper quelques minutes à l’étroitesse écossaise de son quotidien et à un mari qui l’ennuyait, vers un épanouissement dont je détiendrais la clef ?

Les quittant pour attraper le ferry vers mon pays, où je retrouverais entre autres ma cousine, mère de deux enfants, je repensais au cirque, à nos rires et frissons, et aux sourires du jeune couple amoureux. Je me suis souvenu aussi du loup dépressif privé de liberté et n’en gardant que son agressivité.


29/12/2023

Ma première fois

L'Echange accueille d'autres auteurs. Voici le texte écrit par "Adolphe Tournetresque"



« dans le couloir de l’avion »
(Vol BA467 Paris-Londres)



Nous étions partis le matin, papa, maman et moi, dans la Citroën GS familiale, en direction de cette commune du Val de Marne où habitaient ma marraine et son mari.

 Il s’agissait bien entendu de bénéficier de la connaissance des lieux et du savoir-faire, sinon la débrouillardise, de ces derniers, dès lors que nous serions rendus sur place (entendez, notre destination finale) : l’aéroport d’Orly. Histoire de ne pas paraître trop plouc, d’éviter de chercher des heures où garer la voiture et comment enregistrer mon bagage puis me diriger, bien entouré, vers l’embarquement. Tout ce qui, sans ces cicerones, n’aurait pas manqué de susciter l’irritation de mon père quant au déplorable fléchage des lieux, et de développer une angoisse trop visible chez ma mère toute pétrie de réprobation rentrée à l’idée de voir son fils quitter le giron familial.

Mais, accueillis par Michèle et Marc, et après un bon repas partagé assorti des dernières nouvelles sur les divers membres de la famille, l’aventure à l’issue incertaine allait se muer en une affaire entendue, lisse de tout danger, presque euphorique.

Les sourires d’accueil et la fausse nonchalance blasée, bienveillante toutefois, destinés à nous mettre à l’aise seraient présents à notre arrivée, ponctuée de l’apostrophe convenue d’avance « Vous avez fait bonne route ? la RN2, quelle galère franchement, non ? pas de souci sur le périph’ jusque la Porte de Charenton ? », et nous serions pris en main comme il convenait par ces banlieusards totalement rompus aux us et coutumes de la vie trépidante propre à la région parisienne, incompréhensible aux provinciaux dont nous étions.

Ma destination : le Verige, un pays lointain habité par des gens aux mœurs et coutumes autant étranges qu’étrangères, parfois décriées, ou enviées, un peuple souvent imaginé dans notre inconscient collectif de cette époque comme des nantis tranquilles et discrets, quoique fort peu catholiques et certainement demeurés partiellement barbares – du moins était-ce le sentiment qu’on devait probablement ressentir si l’on devait s’aventurer à les fréquenter.

Le fait est, quelques années plus tôt ma prof’ d’anglais Mademoiselle Dubois nous avait proposé, à nous élèves du CEG (Collège d’Enseignement Général) de Bufficourt, de développer notre connaissance de la langue de Shakespeare en correspondant avec d’autres jeunes du monde, avides, eux, de partager les splendeurs bien connues, voire jalousées, de notre grande culture française – l’ombre du Grand Charles planait encore incontestée dans nos esprits formatés.

C’est ainsi que, plus de deux ans durant, après de premiers essais claudicants et peu convaincants avec un britannique peu curieux et un allemand plus âgé, j’avais échangé de sages lettres avec ma correspondante de Verige, à grands renforts de mon gros dictionnaire Harrap’s, de cartes postales estivales et de poncifs sur le système éducationnel français – le meilleur du monde soit dit en passant, cela allait de soi.

Vint le jour où je reçus une lettre m’invitant à passer deux semaines dans sa famille. Je pourrais de plus, m’écrivait-elle, partager le quotidien des élèves du lycée local, assister aux cours qu’il me plairait de de suivre – j’étais de toute façon le bienvenu, et même attendu par les professeurs de français, d’anglais, de musique, de mathématiques ...

Cette proposition jeta un froid à table, plus saisissant que la température extérieure, lorsque, après avoir temporisé une bonne semaine, j’en informai mes parents pendant le dîner d’un soir de décembre.

Curieusement cependant, ce froid n’était pas exactement hostile, une forme de résignation positive l’accompagnait : il fallait bien accepter de me laisser cette opportunité de bénéficier d’une découverte encadrée, qui ne pourrait qu’enrichir mon cursus scolaire et faire de moi l’élève modèle que je me devais d’être. A quelque chose malheur est bon.

Mais l’idée de me livrer sans possibilité de contrôle à des étrangers n’était pas sans susciter quelques évidentes réticences, voire des peurs perceptibles : que faisaient ses parents, où habitaient-ils exactement, combien de membres à cette famille, qu’allais-je faire de mes journées, aurais-je ma chambre à moi … ? Et surtout, saurais-je me débrouiller pour parler et me faire comprendre ? Il faudrait de toute façon prendre une abonnement à Europ Assistance, cela ne se discutait même pas.

Des semaines durant, je dus apprendre à cacher mon avidité de découverte derrière une apparence d’indifférence. Cela serait mon premier vrai voyage à l’étranger, si l’on excepte les trois fois un mois passés en colonies de vacances en Suisse près de Vevey – très strictement encadrées par les cerbères de l’association patronale qui les organisait. Et deux séjours d’été en famille, dans la patrie de mes grands-parents, au-delà de lointaines montagnes.

Ainsi je me retrouvai, un dimanche de février, dans ce hall d’aéroport empli de gens affairés en costume de voyage, poussant leur chariot chargé d’une sobre valise et d’un éventuel sac de complément - on était encore loin des jeans, tee shirts, baskets colorées, sacs de toile informes et autres signes voyants de distinction individuelle, dans ce lieu où s’affichait un respectable quant-à-soi.

Encadré par un quarteron bienveillant d’adultes au sens rassis, rien ne pouvait m’arriver. Mais après ?

Après, ce furent d’abord les baisers échangés, les dernières recommandations, la promesse qui me fut arrachée d’appeler dès le lendemain en PCV - un acronyme désormais bien suranné. Puis ce fut l’attente dans la salle où je rejoignais ces étrangers affairés qui allaient être mes compagnons de voyage, l’entrée dans le couloir de la passerelle qui conduisait à la porte de l’avion, le sourire et le salut appuyés mais indifférents du personnel d’accueil, mes pas mal assurés dans une atmosphère faite de sons feutrés et de lumière intimiste, mon installation sur le siège qui était réservé, ultime attention, à mon intention exclusive. Les aventures allaient vraiment commencer, et je n’en pouvais déjà plus de toutes les prévenances déployées au-dessus de ma tête, telles une auréole laïque.

S’ensuivit la démonstration de l’hôtesse dispensatrice d’impeccables instructions salvatrices, l’attente qui me parut interminable et perfusait en moi une anxiété non feinte. Enfin, comme une trompeuse libération, le hurlement inhumain des deux réacteurs collés à la carlingue qui, dans un ultime sursaut, rappelait que tout cela n’était pas sans danger caché, et constituait pour sûr comme un dernier et solennel avertissement lancé par des forces surnaturelles au défi que je m’apprêtais à relever, celui qu’une humanité de plusieurs millénaires avait rêvé.

Et là, sans possibilité de retour en arrière, s’accéléra la course qui devait mener à cette expérience initiatique unique – sentir la cabine vibrer de sa vitesse folle sur le tarmac, le sol se dérober sous les roues de l’avion, puis les ailes vibrer sous la pression de l’air porteur, … voler ! pour m’enfoncer dans l’inoubliable qui m’attendait et déjà m’absorbait.

17/11/2023

Retenir la mer

 Denis Mahaffey


 « J’ai eu le sentiment de (...) laisser derrière moi une époque de ma vie »
La dame pipi des îles Borromée


Sur la plage à peine pentue la marée descendante avait laissé des flaques d’eau, piégées derrière des rochers et de gros cailloux ensablés, et qui s’affairaient à rejoindre la mer par une toile de filets.

Pourquoi j’étais avec ma mère sur une plage vide, une après-midi grise, en semaine, hors saison ? La mémoire a oublié. Je devais être entre l’enfance et l’adolescence, chacune bousculant l’autre. Une envie impérieuse de voir la mer, une déprime passagère (les miennes étaient et restent passagères), une récompense due, le plaisir d’une sortie mère-fils, autre chose ? Nous étions arrivés au bord de la mer par le train et après quelques heures nous rentrerions.

La plage n’était pas totalement vide. Une autre femme était assise sur le sable, avec une jeune fille en maillot de bain auprès d’elle.

Une surprise : nous les connaissions. C’était la femme et la fille d’un des deux pharmaciens de notre quartier. Son épouse y travaillait et ma mère était cliente. La fille était élève dans mon lycée, et je passais devant leur maison sur le chemin de l’école. Elle s’appelait Elizabeth ; je la connaissais de vue mais, ayant un an de moins, elle était dans une classe inférieure, une barrière scolaire qui nous interdisait de nous adresser la parole, c’était comme ça.

Ma mère a rejoint l’autre femme, et elles ont bavardé jusqu’à notre départ, comme c’est l’habitude dans notre pays notoirement sociable.

Elizabeth s’occupait à tracer des lettres dans le sable avec son doigt, ou regardait planer, plonger, s’envoler et atterrir les mouettes.

J’ai mis mon maillot en m’efforçant de dévoiler le minimum de peau nue. J’ai marché, sous le premier enchantement d’être au bord de la mer. En passant sur un ruisselet d’eau j’ai interrompu son cours avec mon gros orteil. L’eau, affolée, est partie s’étaler sur le sable humide, qui l’a absorbée.

Il fallait être sérieux. Au lieu de gratter au hasard, je me suis agenouillé et j’ai fait avec un doigt un passage qui permettrait à l’eau de revenir dans son lit et de repartir vers la mer.

Changeant d’avis, j’ai ramassé une poignée de sable et l’ai plaquée en plein sur le petit canal. Avant que l’eau ne se fasse un chemin autour de cet obstacle, j’ai ajouté une autre poignée de chaque côté de la première. C’était le début d’un barrage.

J’ai vu Elizabeth, debout à côté de moi. Elle regardait mon travail. « Vas-y » j’ai dit, « apporte du sable. »

Sans autre échange, nous faisions les travaux d’endiguement ensemble, creusant furieusement, ajoutant du sable pour rehausser le mur de retenue, tapotant pour l’arrondir et le consolider.

Un étang a commencé à se former. Nous avons élargi notre champ d’opérations pour récupérer d’autres filets d’eau, faisant au plus vite un passage qui les dirigerait vers la retenue. Quand elle a commencé à déborder, nous nous sommes dépêchés de rehausser le pourtour. Pour approfondir l’étang, nous en avons sorti des poignées de sable dégoulinant qui servaient de lissant pour le mur d’enceinte.

De plus en plus engagés, nous sommes partis, chacun de son côté, chercher d’autres sources d’eau à détourner. Elizabeth a-t-elle partagé l’ambition que je commençais à avoir : relier tous les minuscules cours d’eau jusqu’à rivaliser avec la mer derrière notre dos ? Ou suivait-elle simplement mon exemple, contente de trouver un compagnon de jeu, de surcroît un garçon plus âgé, par là plus prestigieux et autoritaire ?

Nous creusions, et cherchions aussi à agrandir l’échelle de notre intervention. Si l’image avait été à la portée de notre imagination, nous nous serions vus ouvriers manuels penchés sur nos pelles, et en même temps ingénieurs hydrologues, casque de sécurité sur la tête, rouleau de plans sous le bras, surveillant l’avancement d’un vaste projet. Nos ambitions n’avaient plus de limites.

Notre énergie débordante a pourtant été atteinte par une accalmie indéfinissable, comme une brise froide sur la peau. Quelque chose avait changé derrière notre dos. Une hésitation dans l’inspiration et l’expiration de la mer. Une suspension d’activité, un silence. Une stase. La naissance d’un changement.

La marée avait atteint son point le plus bas, et marquait un arrêt avant de tourner, se reprendre, dans un mouvement vaste mais encore imperceptible.

Nous faisions face à la mer et, plus qu’aperçu, avons senti un autre élan dans les minuscules vaguelettes. Très loin, un film réfléchissant tremblait sur le sable, en attente d’une lente repossession du sable nervuré.

J’ai été galvanisé, et Elizabeth m’a suivi. Nos cordons de sable ont changé de fonction : au lieu de retenir l’eau derrière un barrage, ils allaient être des remparts à défendre.

J’ai fait une brèche dans le mur de sable, pour vider l’eau emprisonnée et créer l'espace à protéger. Elizabeth a regardé, me cédant le droit d’être si radical, et se ralliant immédiatement à l’éternelle ambition d’enfants sur une plage : empêcher la marée montante de vaincre nos défenses, y survivre, déclarer enfin victoire.

Nous avons renforcé les murs en y incorporant des cailloux arrondis, et en les rehaussant le plus possible.

La plage étant presque plate, l’eau est arrivée à bonne allure, le courant faussement faible, puis les petites vagues, gagnant en force, ont léché nos murs. Nous avons bataillé pour les renforcer, les réparer contre les incursions.

Notre enthousiasme à la tâche s’est petit à petit mêlé à l’hilarité, cris et rires ensemble. Une panique assumée. Malgré nos efforts pour parer aux vagues de plus en plus vigoureuses, nous avons vu arriver la première d’une nouvelle génération. Elle a balayé les remparts et est entrée dans notre espace vital, avec des gargouillis que nous pouvions imaginer triomphants.

Il n’est resté que la trace de notre muraille, balisée par les cailloux survivants, protubérances dans le sable.

Voilà. Comme les enfants depuis que les défis de jeu existent, nous avons accepté notre défaite et tourné le dos aux ruines de nos espoirs.

Il était temps de repartir. Elizabeth et sa mère ? La mémoire défaillit encore. Il n’y aurait eu qu’un vague signe de la main ; elle et moi ne nous sommes plus jamais plus abordés, n’avons pas échangé ne serait-ce qu'un regard en passant.

Dans le train, j’ai pensé un moment donner à ma mère la place à la fenêtre, et m'asseoir à ses côtés sur le long banc de velours. Mais j’y ai renoncé : j’avais envie de regarder le paysage, et me sentir en sécurité, entouré de la fenêtre, du dossier du siège et du corps de ma mère.




Les poupées de La Redoute

 Martine Besset


« Il a choisi ses vêtements pour la journée en les déposant sur son lit »
Vol BA467 Paris Londres

« On joue aux poupées de La Redoute ? ». La proposition, qu’elle vînt de n’importe lequel d’entre nous, rencontrait toujours l’accord enthousiaste des trois autres. J’ai oublié comment l’idée était née, dans quelle tête elle avait germé en premier, comment elle avait fait son chemin : je me souviens seulement que les poupées de La Redoute a été notre jeu favori pendant toutes les années où nous avons eu l’âge de jouer ensemble. Quatre années séparaient l’aînée, moi, du benjamin, le seul garçon de la fratrie : ce jeu passionnant abolissait les différences d’âge et de sexe.

A la fin des années 50, nombre de foyers français recevaient le catalogue de La Redoute. Les magasins de prêt-à-porter made in China n’avaient pas encore colonisé les centres des villes, et la couture maison habillait encore de nombreuses familles. L’entreprise de filature de laine née au milieu du 19ème siècle était devenue la référence préférée d’innombrables femmes, soucieuses d’une mode raisonnable et de prix modérés.

Les premiers catalogues dont je me souviens comportaient encore des modèles entièrement dessinés, dans un strict noir et blanc étrangement rehaussé de sépia. Leurs pages ont ensuite accueilli des photos, en noir et blanc puis en couleurs, de modèles portés par des mannequins, et l’offre s’est diversifiée : linge de maison, objets de décoration, ameublement...Au fil des ans, le catalogue, une simple brochure à l’origine, s’est épaissi, devenant ce pavé de plus de mille pages sur papier glacé que les facteurs devaient glisser dans des centaines de boîtes à lettres. Quand il s’est offert le concours de créateurs, quand les top models les plus médiatisés n’ont pas dédaigné y poser, quand il a cessé de refléter les goûts raisonnables des ménagères de l’ère gaullienne pour affirmer un glamour plus conforme à la mode contemporaine, il y avait belle lurette que nous ne jouions plus aux poupées de La Redoute... J’ai pourtant, dans mon âge adulte, continué à recevoir le catalogue deux fois par an – printemps été, automne hiver, au rythme des collections de la haute couture  – à le feuilleter avec un plaisir régressif, à y faire souvent des commandes. Jusqu’à ce que l’apparition d’Internet et de la vente en ligne le ringardise définitivement...

L’arrivée du catalogue dans la boîte à lettres familiale, créait l’émoi parmi nous, les enfants. Notre hâte de le découvrir était telle que nous pressions notre mère de le consulter au plus vite, afin que nous puissions en prendre possession. Elle avait évidemment d’autres chats à fouetter, et les éventuelles commandes demandaient du temps et de la réflexion, puisque nos parents ne roulaient pas sur l’or : nous devions parfois attendre de longues semaines. Nous trompions notre impatience en tournant les pages interminablement, rêvassant sur chaque modèle, cochant parfois d’un trait de crayon ceux qui nous plaisaient le plus. Il ne s’agissait nullement, pour nous, de céder au désir de posséder les vêtements ou les objets exposés à notre gourmandise. Il s’agissait seulement d’en découper les images, afin de transformer chaque silhouette en un personnage que nous intégrerions dans notre jeu. Quand notre mère nous permettait enfin de dépecer le précieux catalogue, il fallait parfois consentir à des compromis, voire des sacrifices : tel modèle me tenait à cœur, mais ma sœur avait jeté son dévolu sur celui qui occupait le verso de la feuille, il fallait trancher. Je me souviens que nous nous lancions alors dans des négociations interminables et délicieuses, mais toujours aimables malgré l’importance de l’enjeu...

Ensuite, chacun de nous découpait avec le plus grand soin les silhouettes qu’il avait repérées, et se constituait un stock dans lequel il pourrait puiser pour nos jeux futurs. Lesquels consistaient à mettre en scène tous ces personnages dans des situations diverses, et sans doute très banales. A cette époque où la crise du logement sévissait, notre famille vivait dans trois pièces ; nous partagions donc tous les quatre la même chambre, un divan dans chaque coin, entouré sur deux côtés par un cosy où étaient posés quelques babioles, créant une illusion d’intimité. Ces divans devenaient le jour scènes de théâtre, étalages de magasins, ponts de bateaux, tables de banquet... Quand nous jouions aux poupées de La Redoute, ils étaient les maisons dans lesquelles évoluaient nos personnages, qui se rendaient visite, discutaient d’une fenêtre à l’autre, partaient parfois pour de lointains voyages : il suffisait pour cela de les plier en deux pour les asseoir dans le train électrique de notre frère, qui jouait avec nous sans aucune réticence, mais pouvait peut-être à cette occasion revendiquer son identité de garçon en manipulant les commandes.

Ce qui était fascinant dans ce jeu, et le distinguait de celui que nous aurions pu imaginer avec de « vraies » poupées, c’est que nos personnages de papier pouvaient changer de tenue toutes les cinq minutes. Qu’ils changent du même coup de couleur de cheveux ou de coiffure n’avait aucune importance : le réalisme comptait moins que la multiplicité et le chatoiement des apparences.

Je me demande maintenant si ce jeu ne venait pas compenser chez nous un manque que nous n’avons jamais osé formuler : celui du superflu. Nous ne manquions de rien, et je me rends compte aujourd’hui que la gestion du budget familial devait exiger de nos parents de véritables prouesses. Nous avions donc le strict nécessaire, rien de plus. Notre garde-robe était extrêmement limitée, chaque vêtement encore mettable devenu trop petit pour l’un de nous se retrouvant sur le dos de son cadet (étant l’aînée, j’étais mieux lotie que mes sœurs...) ; pour Noël et nos anniversaires, nous recevions exclusivement ce que notre grand-mère nommait des « cadeaux utiles » ; il n’y a jamais eu de poste de télévision dans notre appartement, et nous n’avons jamais eu un centime d’argent de poche.

Le catalogue de La Redoute, regorgeant d’objets et de vêtements, devait nous sembler une sorte de caverne d’Ali Baba, où tout était à portée de main sans rien débourser, et qu’il était possible de piller en toute impunité. Il offrait le vertige de la société de consommation avant même que l’expression fût inventée. Nos poupées de papier nous permettaient de participer symboliquement à un monde où l’on changeait de tenue cinq fois par jour, où l’on portait des robes du soir, où l’on avait le souci d’assortir les canapés aux rideaux. Un monde qui n’était pas le nôtre, qui nous faisait un peu rêver sans que nous le jalousions, un monde auquel nous avions sans doute intériorisé que nous n’avions pas vraiment droit. Mais la magie d’un catalogue, la vie que notre imagination d’enfants insufflait à des poupées de papier, le mettait à notre portée chaque fois que nous le décidions. Nous occupions avec ravissement la scène de ce petit théâtre, sans revendiquer qu’il devînt notre quotidien. Enfants de prolétaires, nous nous grisions le temps d’un jeu des codes de la bourgeoisie. Mais nous ignorions encore tout de la lutte des classes : la révolution attendrait...


01/06/2023

Vol BA467 Paris-Londres

Denis Mahaffey


« Ces souvenirs continuent à nous poursuivre. »
Les dessous de tante Denise


Passée la porte nous nous engageons, moi et mon fils aîné, qui a dix ans, dans le couloir de l’avion. C’est la bousculade polie mais déterminée de passagers encombrés de bagages cherchant leurs places, puis occupés à ouvrir les coffres au dessus des sièges pour y enfoncer leurs affaires, bloquant le passage. Mais l’énervement est évité : presque tous sont au commencement d’un voyage et de bonne humeur.

Nous atteignons notre rang. Nos places sont à droite. Des trois sièges, celui à côté du hublot est occupé par un homme qui nous regarde en train de nous installer. Je vais m’asseoir du côté couloir, le fils sera au milieu. L’autre passager dit, en anglais et avec un accent anglais, « Si le petit garçon veut s’asseoir à ma place, il verra mieux dehors. » J’accepte son offre : « C’est très aimable. »

Nous changeons tous les trois de place, l’enfant côté hublot, moi au milieu, l’homme côté couloir.

Il a une quarantaine d’années, la voix douce, le regard alerte. Il est habillé avec soin, et je peux m’imaginer qu’il a choisi ses vêtements pour la journée en les déposant sur son lit pour vérifier l’harmonie des formes et couleurs. Il porte un foulard au cou, impeccablement noué sous son col de chemise.

Il engage la conversation comme un Américain, tout de suite, sans les petites manœuvres préliminaires habituelles en Angleterre, tels les gestes pour gagner le temps de juger l’ambiance : s’installer, ranger ses affaires, ajuster sa ceinture.

Nous parlons des raisons du voyage. La sienne est plutôt insolite : employé de la ligne à Londres, il rentre de Paris où il est allé deux heures avant chercher un document pour un ami. Moi je fais ma visite bimestrielle à ma mère dans une maison de retraite à Belfast en Irlande, souvent accompagné d’un ou de deux enfants.

Nous enchaînons sur d’autres voyages, et je lui dis que j’étais allé deux fois en Inde. « Pourquoi ? » me demande-t-il. « Oh, disons, pour me trouver, comme on dit. »

Il y a comme un basculement, d’échanges anodins en discours de conviction. Il me confie qu’il s’est récemment « converti », selon le terme utilisé dans les milieux évangéliques. Pour cet homme il s’est agi d’une constatation éblouissante, un coup de foudre : sa vie jusqu’à là avait été insatisfaisante, vaine, abjecte, une trahison de sa nature profonde, un affront à la morale. Grâce à la rencontre de gens de foi, il s’en était aperçu, et sa vie avait changé.

« Je vivais dans le pêché, mes comportements étaient condamnables, j’étais débauché, je faisais de la peine à Dieu. Grâce à ces gens j’ai pu reconnaître en Jésus Christ mon rédempteur personnel, j’ai ouvert mon cœur pour qu’il y entre. »

Ayant grandi dans un milieu protestant, je reconnais la démarche évangéliste, un témoignage qui insiste sur une histoire personnelle, un changement individuel, une décision prise entre la personne et Dieu, sans l’intervention d’une hiérarchie comme dans l’église catholique. Le changement est profond et abrupt, un renoncement à ce qui rendait la vie d’avant si tentante, si engageante.

Je l’écoute avec intérêt, conscient de sa grande bienveillance à mon égard, son désir de me sauver des attirances quotidiennes délétères. La question de la sexualité n’est pas explicitée, mais elle nage sous la surface.  

Je lui confie enfin qu’en Inde j’ai eu un gourou, dont la présence, plus que l’action, a fait éclater mes frontières étroites, mes habitudes étriquées.

« Quel est son nom ? » Il sort un livre  de sa serviette, Les faux prophètes, qu’il commence à feuilleter. Chaque fois une photo en face d’un texte. Voilà mon gourou, l’air bizarre aux cheveux longs, au crâne dégarni. Il est dénoncé comme malfaisant, suppôt de Satan. Nous nous regardons, décidons de ne pas aller plus loin. Une envie traîtresse de rire me prend à la gorge.  

Nous continuons. Il parle doucement, j’écoute aussi doucement.

L’atterrissage est annoncé. La température et le temps extérieurs sont précisés. L’avion se pose, roule, s’arrête. C’est à nouveau la bousculade, mais figée, tout le monde debout, reprenant les bagages dans les coffres ou attendant de le faire. Avec l'ouverture des portes, la queue se met en mouvement. 

L’homme me dit « J’espère que vous trouverez Dieu, que Jésus vous sauvera. » Son altruisme est évident, même si je pense aussi que son insistance reflète une emphase intérieure : il a rejeté sa vie d’avant, en regrette-t-il les jouissances ?

Nous nous quittons, presque avec désinvolture, dans le tunnel qui s’étend de l’aéronef à la salle d’arrivée, chacun reprenant son quant à soi.

Son effort pour sauver mon âme éternelle est devenu un incident à raconter ; mais c’est la bonté de son geste en donnant sa place à côté du hublot à mon fils aîné qui est restée vive et qui a fondé une réflexion sur l’aptitude des êtres humains à dépasser leur nature, à entrer dans la transcendance. La bonté est un choix, non pas un instinct, un comportement, non pas une humeur. C’est même ce qui fait que l’être humain puisse concevoir Dieu, croire en Lui, qu’Il existe ou non.

                              

La dame pipi des îles Borromée

Martine Besset




« Quand j’étais jeune fille"
La collation en bord de mer

  

Je vais essayer de vous expliquer, monsieur le commissaire. D’abord, je voudrais dire que je ne conteste pas les faits : on m’accuse d’avoir levé la main sur ce garçon, je le regrette, je n’aurais pas dû, mais je ne cherche pas à le nier, ce qui est fait est fait. Seulement, il faut que vous compreniez...

Voyez-vous, je suis née à Valcuvia...Vous voyez, même vous, vous ne savez pas où cela se trouve, c’est pourtant à peine à une quinzaine de kilomètres d’ici, dans la montagne, de l’autre côté du lac, sur la route qui mène à Varese. Dans mon enfance, la vie ressemblait à celle que mes parents avaient eue avant moi. Bien sûr, il y avait la télévision et la machine à laver, mais on continuait à vivre comme autrefois : entre nous, sans aller jamais très loin. On naissait au village, on allait à l’école au village, souvent on se mariait au village, et on y restait. Les hommes, bien sûr, partaient souvent plus loin pour trouver du travail, mais nous, les femmes, nous continuions à vivre comme nos mères et nos grands-mères. 

Valcuvia et Stresa, où nous sommes, c’est le jour et la nuit...La première fois que j’ai mis les pieds ici, j’avais presque seize ans. Je n’avais jamais vu autant de monde, de voitures, de bruits, tous ces magasins, les cafés, la tête m’en tournait. Ces choses-là, je les avais un peu vues à la télévision, mais ça ne m’intéressait pas vraiment. Et je découvrais qu’à une heure de car de chez moi, des gens vivaient comme dans les films...Je n’avais jamais vu le lac, bien sûr, alors que tous ces gens étaient venus pour le contempler. Comprenez-moi, monsieur le commissaire, au village d’où je viens, on ne se déplaçait pas pour le plaisir, c’est même une idée qui aurait paru bouffonne à plus d’un, ceux qui avaient une voiture ou une camionnette emmenaient les voisins qui devaient se rendre en ville, et on n’y allait que pour le médecin ou le notaire. Autrement, on se débrouillait avec ce qu’on avait sur place, et puis on travaillait, on n’avait pas le temps pour rêver à autre chose. 

J’ai vécu jusqu’à mes quarante ans à Valcuvia. Et puis mon mari est mort, un accident du travail, dans le bâtiment ça arrive, hélas, plus souvent qu’on le croit. Je me suis retrouvée seule avec les enfants pas encore élevés, et il a bien fallu que je me débrouille. Quand on m’a conseillé d’aller chercher du travail à Stresa, où il devait y en avoir, à cause des touristes, j’ai été épouvantée. Je n’y étais jamais retournée, je pensais que je serais perdue dans cet univers-là. Pourtant, j’ai pris mon courage à deux mains, et j’y suis partie. 

On ne se retrouve pas dans les toilettes publiques par vocation, vous imaginez bien.

Vous savez, je n’ai pas fait d’études, et jusqu’alors, je n’avais fait que cuisiner, jardiner, nettoyer, ravauder...Quand on m’a parlé d’un emploi d’entretien des locaux, j’ai pensé que,ça, je saurais le faire. Après, on m’a expliqué que c’était sur les îles, et croyez-moi si vous voulez, je n’avais jamais entendu parler des îles Borromée...Je n’avais pas imaginé qu’il pouvait y avoir des îles au milieu d’un lac, pour moi, une île, c’était la mer, les cocotiers...J’étais terrifiée, mais, allez savoir pourquoi, j’ai dit oui. 

La première fois que j’ai pris le bateau qui mène à Isola Bella, j’ai eu le sentiment de quitter non seulement la terre ferme, mais de laisser derrière moi une époque de ma vie. Comme si j’avais osé franchir une barrière invisible...Il était tôt, les touristes étaient encore au lit, il y avait un banc de brume sur le lac, et j’ai trouvé ça à la fois effrayant et très beau. Jamais, jusque là, je ne m’étais dit que je vivais dans un endroit qu’on pouvait trouver beau : les montagnes qui m’entouraient, je les aimais, sans doute, parce que je les avais toujours vues là, et que j’en connaissais toutes les nuances, selon le temps et les saisons. Leur familiarité les rendait rassurantes. Là, je pénétrais en territoire inconnu.

Sur Isola Bella, il y a des toilettes publiques à plusieurs endroits : derrière les arbustes bordant la terrasse de la cafeteria, dans la rue en pente qui débouche sur l’embarcadère après les boutiques de souvenirs, et au rez-de-chaussée du palais. Je travaille sur les trois sites, et je vous prie de croire que je ne chôme pas. Il faut veiller à ce que tout soit en place, qu’il ne manque ni papier, ni savon, que les verrous fonctionnent, que l’éclairage n’est pas défectueux, que sais-je encore, et surtout, il faut veiller à la propreté des lieux. Personne n’aime utiliser des toilettes douteuses, et pourtant si vous saviez comme les gens sont négligents, pour ne pas dire plus ! Maintenant, ça va mieux, il y a un local technique où nous pouvons entreposer notre matériel sur chacun des sites, mais il y a eu une époque où tout était concentré au palais, et il fallait se promener d’un site à l’autre avec ses seaux et ses balais, par tous les temps...

 J’ai toujours mis un point d’honneur à faire mon travail le mieux possible, les toilettes comme le reste. Sans me vanter, je crois que celles de l’île sont toujours impeccables, après mon passage. On me le dit parfois. Il y a des gens très gentils, d’autres moins, bien sûr...A force d’en voir défiler, des gens de partout, qui parlent toutes les langues, j’ai fini par les observer, mine de rien. Ils venaient parfois du bout du monde pour voir le lac et les îles, ce lac et ces îles près desquelles j’avais vécu si longtemps sans les connaître...Ca me laissait toute chose, de constater qu’on pouvait faire des milliers de kilomètres pour seulement voir un endroit, pour le plaisir...

Un jour de congé, j’ai fait comme eux : j’ai pris le ferry, un billet pour la visite, et je suis entrée dans le palais ; pas seulement aux toilettes du bas, dans le palais lui-même... J’osais à peine respirer : tous ces tableaux, ces dorures, ces beaux meubles...Chaque salle était plus somptueuse que la précédente. Au beau milieu de l’une d’elles, il y a un piano entièrement décoré d’émaux, que j’ai trouvé magnifique. En le contournant pour l’admirer, je me suis trouvée juste devant une fenêtre ouverte, qui encadrait exactement l’île des Pêcheurs, un peu plus loin sur le lac. La fenêtre formait comme un cadre, l’île ressemblait à un tableau. Comment vous dire ? J’ai été bouleversée. C’était si beau, j’ai vécu cela comme un choc, la secousse d’une première fois.

 A partir de ce jour, j’ai eu à cœur de briquer mes toilettes à la perfection. Si on venait du bout du monde pour voir des merveilles pareilles, on état en droit de trouver des toilettes irréprochables, non ? Finalement, j’étais fière de ce que je faisais : modestement, je participais à la beauté qu’on venait contempler ici. Il fallait que mes toilettes soient à la hauteur, et j’y veillais.

 Alors quand ce jeune homme a laissé tomber au sol de celles du palais, ­­­­­­­­­­­mes préférées, en plus, un paquet de chips froissé, a lancé un coup de pied dans la poubelle , et répandu son contenu sur le sol, je n’ai pas supporté. Comprenez-moi bien : je n’ai pas pris ce geste contre moi, même si c’était la fin de la journée, que j’étais fatiguée, et que je me serais bien passée de nettoyer derrière lui. Non, son geste m’a fait mal, comme une insulte à toute cette beauté qui nous entourait et que j’avais appris à voir. Mon sang n’a fait qu’un tour, je lui ai tiré l’oreille...C’est mon père qui disait ça autrefois : je vais te tirer les oreilles...Bien sûr, il ne le faisait jamais, et on n’emploie plus cette expression. Mais là, j’ai trouvé que c’était ce que ce garnement méritait, littéralement. Oui, un garnement...ça aussi c’est un mot désuet. Les parents de ce garçon ont porté plainte, je le regrette, en pareil cas, mon père m’aurait tiré l’autre oreille...Pour moi, c’était un attentat contre toute cette beauté ; je ne pouvais pas laisser passer ça. Vous comprenez, monsieur le commissaire ? Un attentat contre la beauté...

30/03/2023

La collation en bord de mer

 Denis Mahaffey


« Le récit de notre mère nous a transportés dans le temps le plus inimaginable qui soit,
 celui où nos parents n’étaient pas encore nos parents. 
»
Un conte de Noël

Parties en excursion d’après-midi au bord de la mer, jamais loin en Irlande, trois jeunes filles, dont l’une est ma mère, se trouvent dans un café. C’est le début d’une histoire qu’elle nous a racontée plusieurs fois, à moi et mon frère aîné.

Dans ma tête d’enfant, la vie sur Terre avait commencé à ma naissance, ou alors quand je m’étais rendu compte que je vivais ; avant, c’était la Préhistoire avec un grand « P », si grand que son ombre obscurcissait tout ce qui l’entourait.

L’enfance et la jeunesse des parents étaient irrémédiablement distantes, dans un passé sans réalité. Comment existaient-ils avant de devenir parents, c'est-à-dire les vraies personnes qui s’occupaient de nous ? Ce qu’ils rapportaient d’avant avait un air de récit, d’histoire non pas inventée mais pas réelle non plus.

Mon père était plutôt taciturne à la maison, réservant sa sociabilité pour ses amis, ou pour les occasions où les quatre familles, la sienne et celles de ses trois frères cadets, plus les cousins et petits-cousins, se rassemblaient.

Ma mère, aînée d’une famille de six, trois filles, trois garçons, était, elle, bavarde, au point de lier bien facilement la conversation avec la personne à côté d’elle dans les transports publics, et d’avoir de longues séances d’échange avec les voisins de chaque côté de notre maison, au dessus de la clôture d’un côté, d’une haie de troènes de l’autre. Que pouvaient-elles trouver encore à se dire, nous demandions-nous ? Nous n’avions pas compris que les mises à jour se régénèrent continuellement pour les bavards.

Quand nous étions seuls tous les trois, elle aimait raconter les histoires de son enfance et de sa jeunesse, souvenirs brefs, décousus, réitérés. Chaque fois que nous nous promenions vers les quartiers extérieurs qui gagnaient déjà les collines entourant sa ville, elle répétait la même chose : « Quand j’étais jeune fille, ici c’étaient des champs partout. » La répétition nous faisait rire.

Elle parlait de la période trouble de la partition de l’île d’Irlande. « Quand je me rendais au travail, nous devions nous allonger sur le plancher du tramway, car on était entre la Falls » - artère catholique - « et la Shankill » - protestant - « et ça tirait des deux côtés. »

Elle parlait d’un passé qu’elle ne regrettait pas, dont elle ne tirait ni vanité ni leçon pour nous ses enfants ; mais elle nous apprenait ainsi la notion du « temps avant » sans laquelle l’histoire de la Terre n’est qu’un pesant catalogue.

Elle avait ses histoires. Nous en avons créé des nouvelles autour des aventures saisonnières habituelles, devenues celles de mon frère et moi, puis disparues avec notre génération. En automne nous sortions dans la campagne toute proche pour cueillir des mûres sauvages, dans des pots en verre avec une poignée en ficelle. Surtout, nous en gobions en chemin, car à la maison elles n’avaient plus le même goût, n’étaient plus sauvages. Au printemps, nous allions chercher des jacinthes des bois. « Ne prenez pas les racines, sinon elles ne repoussent pas. » Mais nous ne résistions pas au plaisir de tirer, doucement mais fermement, et faire sortir la longue tige blanche cachée dans le bulbe. Tant pis pour un avenir moins fleuri. Nous en rapportions chacun une brassée, couchée sur l’avant-bras comme craintive de ce que nous allions leur faire, mais qui se ragaillardissaient dans l’eau des vases.

Parfois elle riait en racontant. « Mabel » - sa sœur – « et moi nous avons été invitées à un pique-nique. La mode était aux chapeaux de paille blancs cette année-là. N’en ayant pas, nous avons traité ceux que nous avions avec du blanchisseur pour chaussures de tennis. Dans l’après-midi nous avons tous joué au cricket, et chaque fois que Mabel donnait un coup de batte je voyais sa tête entourée d’un nuage blanc. »

Enfin, le tableau de ma mère dans le café de bord de mer avec ses amies. Elles commandent du thé, des tartines, du beurre, de la confiture. Quand il faut régler les consommations, elles trouvent la note excessive. Elles paient. « Mais avant de quitter le café nous avons ramassé la confiture avec une cuiller à thé et le sucre avec un doigt mouillé ; nous avons ramassé les miettes sur les assiettes du porte-gâteaux ; nous avons avalé le lait dans la petite cruche et léché le reste de beurre sur un couteau – qui n’était pas bon mais… »

J’avais toujours aimé cette revanche contre un abus, aurais voulu pouvoir m’y joindre, racler la confiture sur mon index.

Mais un jour, devenu adolescent moi-même, j’ai eu une furieuse et soudaine envie : si seulement j’avais pu intervenir, en remettant le prix de la collation dans leur porte-monnaie et en commandant une glace pour chacune.

Aussitôt, l’impossibilité de faire cela m’a donné, et laissé, un sentiment de culpabilité. Je n’allais jamais, jamais pouvoir voyager dans le temps et réparer l’injustice, défendre ma mère et ses amies, que je voyais traitées en jeunes femmes alors qu’elles étaient encore de jeunes filles jouant les grandes.

Cela a été le premier signe d’un long basculement : d’enfant ne s’occupant que de mes propres intérêts, je commençais à inverser les rôles, faisant de ma mère l’enfant vulnérable, moi l’adulte attendri.