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Il avait commencé sa promenade en tout début d’après-midi, et avait déjà parcouru une grande partie du cimetière. Ce matin-là, la lumière de juin et le ciel sans nuage promettant une belle journée, il avait eu brusquement le désir de venir ici, où il n’avait pas mis les pieds depuis des décennies. Un quart d’heure de Métro, et il entrait en même temps qu’un groupe bruyant de Japonais par la porte des Amandiers, où il acheta un plan, comme un banal touriste : même s’il avait l’intention de marcher au hasard, il tenait tout de même à saluer quelques-uns de ses chers disparus.
Le plan l’y aida, tout en l’obligeant à un parcours sinueux, Colette n’était pas loin de l’entrée, mais Proust au diable vauvert, à quelques dizaines de mètres de Montand et Signoret ; Higelin, Desproges et Petrucciani n’étaient séparés que de quelques bosquets ; Molière et la Fontaine voisinaient le long d’un chemin en arc de cercle, et il s’amusa à imaginer ces deux géants devisant en alexandrins pour occuper l’éternité. Il marcha ensuite au gré de ses envies, attiré par le nom d’une allée, la couleur d’une pierre, la grâce d’un massif de fleurs. Il s’arrêtait parfois, intrigué par un nom sur une dalle, séduit par la beauté d’un arbre, enchanté par la lumière de cette fin de printemps qui donnait un air de gaîté à cet empire des morts.
Il avait passé ainsi l’après-midi, entre promenade champêtre et méditation sur l’existence humaine, et il décida de finir son parcours par le Mur des Fédérés. Il descendit la pente jusqu’à l’extrémité est du cimetière, et se trouva face aux imposants monuments dédiés aux victimes des camps de concentration, dont la seule vue lui donna des frissons. En remontant un peu l’avenue circulaire, il passa devant les tombes des anciens dirigeants du parti communiste, dont il avait souvent entendu les noms dans son enfance de fils de militants. Il eut envie de leur dire : eh, les gars, vous pouvez continuer à dormir, les lendemains qui chantent, c’est pas pour tout de suite...
Il avait perdu en quelques minutes sa belle humeur née avec le jour: l’histoire avec sa grande hache, comme disait l’autre...Alors qu’il passait devant une dalle blanche, de taille modeste et sans fioritures, un nom gravé retint son regard, et une émotion inattendue lui coupa les jambes. C’était la tombe de quelques-uns des manifestants assassinés par la police au métro Charonne en février 1962. Il avait complètement oublié que ce caveau était ici. Et pourtant...
Pourtant il y était, à cet enterrement. La manifestation contre l’OAS et la guerre d’Algérie avait eu lieu le 8 février, ses parents y participaient, ils avaient échappé à la tuerie qui avait fait neuf victimes, dont un garçon à peine plus âgé que lui, et traumatisé le peuple de gauche. Il avait quatorze ans, et avait été bouleversé par le récit qu’en avait fait L’Humanité. Les obsèques étaient prévues le 13 février, en même temps qu’une grève massive, et il lui avait paru impossible ne pas y être présent. Ses parents, conscients que se jouait là pour lui quelque chose d’important, acceptèrent qu’il manque le collège, chose inconcevable en temps ordinaire, et qui redoublait la gravité du moment. Il se rappelait comme si c’était hier la foule qui avait envahi les rues de Paris, la longue file de corbillards couverts de fleurs blanches, et surtout le silence, le terrible silence de centaines de milliers de personnes, un silence compact comme le chagrin et aigu comme la colère... Il rencontrait l’histoire, la grande, et il en tremblait dans son duffle-coat d’adolescent. Il n’avait jamais oublié.
Transporté des décennies en arrière, il n’avait pas entendu la cloche rameutant les visiteurs, ni remarqué que ceux-ci se dirigeaient tous vers la sortie. Il comprit trop tard, quand le calme des allées désertes l’alerta. Alors, revenu des années soixante, il regarda sa montre, et sut qu’il était enfermé dans le cimetière, qui fermait ses portes à dix-huit heures. Le cœur battant la chamade, il eut d’abord un moment de panique, et s’assit sur la première pierre qui lui tomba sous les fesses. Il pensa à son téléphone portable, mais pour appeler qui ? Que fait-on lorsqu’on est enfermé pour la nuit dans un cimetière parisien? L’idée d’appeler la police, ou les pompiers, ou même le gardien, il devait y en avoir un, lui parut grotesque : elle l’emplissait d’une timidité paralysante, faite d’un fort sentiment du ridicule et d’une conscience aiguë de sa nullité, la même qui l’empêchait dans son adolescence de demander son chemin à un passant. Il jeta un œil sur le haut des murs d’enceinte ; rien à espérer de ce côté-là, même s’il avait gardé la souplesse de ses vingt ans : ils étaient surmontés d’un lacis de ferraille barbelée tout à fait dissuasif.
Quand il fut calmé, une envie étrange l’envahit : rester là. Y passer la nuit. Après tout, sa vie de retraité ne lui offrait plus tant d’occasions d’aventures inédites...L’été était là, la nuit serait tiède et belle. Il fit l’inventaire du contenu de son sac à dos : une bouteille d’eau à moitié vide – donc à moitié pleine –, une tablette de chocolat, une pomme...Son téléphone était presque complètement chargé, et possédait, bénie soit la technique moderne, une torche qui lui serait bien utile. Alors, pourquoi pas ?
Il se sentait soudain très fier de lui. La crainte avait fait place à un sentiment de transgression tout à fait agréable, finalement... Il ne sentait plus la fatigue, et se remit en route. Il craignit un moment d’être découvert, des gardiens faisaient peut-être des rondes la nuit. Qu’importe, il pourrait facilement prouver sa bonne foi. Il décida de reprendre l’avenue transversale pour aller vers le columbarium. Les cendres d’autres défunts chers à son cœur s’y trouvaient : Maria Callas, Georges Perec, Max Ophuls... Les niches recouvraient des dizaines de mètres de bâtiment, il était impossible de trouver celles qu’il cherchait, mais, bon, elles étaient là quelque part. Dans le silence de ce soir d’été, il émanait de l’imposant bâtiment à arcades une sérénité troublante. Ici, les fracas et les malheurs du monde n’arrivaient plus ; cela consolait-il de ne plus en faire partie ?
La lueur ronde de sa lampe éclaira brusquement un visage souriant, un portrait qui lui creva le cœur : celui de Gaspard Ulliel, qu’il ne s’attendait nullement à trouver là, son plan, trop ancien sans doute, ne le mentionnant pas. Disposées sur la dalle, plusieurs photos montraient le même jeune homme à la beauté émouvante, que la mort avait fauché sans égard pour sa jeunesse et son talent. Il éteignit sa lampe, ébranlé. La fatigue commençait à se faire sentir. Il chercha un endroit herbeux, un petit carré de végétation où il pourrait s’asseoir et croquer un peu de chocolat sans manquer de respect aux morts.
De nombreux monuments funéraires avaient une porte métallique, dont il se demanda sur quoi elle ouvrait. Espérant y trouver un improbable refuge, il en secoua vainement quelques-unes. La fatigue pesait désormais, un endroit où s’allonger serait le bienvenu. Des sans-logis se laissaient-ils parfois enfermer les soirs de beau temps, pour profiter du confort d’un coin de pelouse ? Il parcourut plusieurs allées, tourna, vira, aperçut au passage la dernière demeure de Radiguet, puis celle de Musset, qui semblait dépourvue du saule appelé de ses vœux, et finit par découvrir, tout près du rond-point Casimir Périer, un banc de mousse qui ferait l’affaire. Il se réveillerait sans doute humide de rosée et perclus de courbatures, mais il n’était plus capable de résister à la fatigue. La tête sur son sac à dos, il sombra dans un mauvais sommeil, plusieurs fois interrompu par des craquements dans les branches, des miaulements, des frôlements d’ailes.