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Martine Besset
« quelques
hommes, noyés dans la féminité »
L’église de marbre noir
Il était une fois un hiver interminable, dont chacun finissait par douter qu’il pût finir un jour. La température ne baissait pas en dessous de trente-cinq degrés, la terre gorgée d’eau vomissait des torrents de boue, et il semblait que même la forêt tropicale, pourtant grande buveuse d’eau, rechignât à en absorber davantage. C’était le plus long hiver austral de mémoire d’habitant de Tembagapura, et les pluies annuelles étaient d’une violence dont la mémoire des plus anciens n’avaient pas gardé le souvenir.Au fond des vallées de Papouasie Nouvelle Guinée, on sait que lorsque les hommes sont ainsi mis à l’épreuve, c’est que les divinités cherchent à les punir. Alors pour apaiser leur colère, et prouver sa bonne volonté à son peuple, la reine prit une décision : elle se marierait. Oh, elle ne tenait pas plus que cela à convoler, son célibat lui avait toujours paru aller de pair avec sa liberté, et aucun homme n’avait jusqu’ici fait battre son cœur suffisamment fort, mais un mariage, ça fait toujours son effet auprès des dieux, et même d’une partie non négligeable, quoiqu’un peu réactionnaire, de la population, celle qui avait gardé la nostalgie de l’époque lointaine où les femmes n’avaient pas pris le pouvoir.Il y avait dans le village un garçon que sa basse extraction et la négligence de ses parents avaient confiné aux basses œuvres, qui appréciait peu la compagnie de ses semblables et vivait en solitaire. Il s’occupait parfois d’accompagner les troupeaux dans les pâturages. Il avait quelques fois aperçu la reine ; il avait été frappé par sa grande beauté, et surtout par la calme autorité qui semblait émaner d’elle. Un jour de cet hiver terrible où la rivière avait une fois de plus débordé, le jeune homme, il s’appelait Huli, parvint à sauver de la noyade le plus beau bœuf du troupeau royal, un animal presque blanc, à longues cornes torsadées, dont la reine raffolait. Dans les efforts démesurés qu’il fit pour retenir le bovin, Huli perdit dans les flots son étui pénien, le seul vêtement qu’il portait, fait d’une écorce de courge.Quand on raconta à la reine que son bœuf favori avait été sauvé des eaux par un jeune homme inconnu, elle voulut tenir sa promesse, et demanda qui il était. Personne ne sut le lui dire, mais quelqu’un retrouva l’étui, resté coincé entre deux rochers détournant le flot furieux du torrent. L’attention de la reine fut agréablement attirée par sa dimension peu commune, et elle annonça qu’elle se marierait avec celui dont cet étui épouserait exactement les formes.Les hommes du village ne se le firent pas dire deux fois, et les prétendants commencèrent à défiler devant le palais de la reine. Hélas, ils repartirent tous la queue basse, après avoir constaté que la taille de celle-ci était bien misérable au regard de cet étui considérable. Le jeune Huli, trop occupé par ses travaux champêtres, n’avait pas entendu parler de l’affaire, et, dans sa grande candeur, ne s’était même pas aperçu de la disparition de son vêtement. Quand tous les candidats potentiels eurent prouvé, à leur grande honte, la modestie de leurs attributs, on finit par le dénicher et on l’amena, tout couvert de paille et de boue, à la reine : sous les quolibets, il essaya l’étui, et les moqueries furent remplacées par un murmure d’étonnement, puis d’admiration, quand la foule constata que l’écorce de courge semblait dessinée sur lui, et mettait en valeur une anatomie que la nature avait bien dotée.La reine l’épousa derechef, sans trop lui demander son avis, mais il avait l’habitude…Ils n’eurent jamais d’enfants, et auraient vécu très malheureux si la reine, déçue par ce nouvel époux dont l’apparence flatteuse était inversement proportionnelle au raffinement, ne l’avait pas renvoyé très vite à ses troupeaux. Le jeune homme fila sans demander son reste…La pluie finit cependant par cesser, le niveau des eaux baissa, l’hiver austral fut remplacé par un printemps tardif : le fil des saisons n’était pas rompu. La nature reprit ses droits, indifférente aux humeurs des dieux comme aux caprices des humains.
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