01/10/2026

Garder ou ne pas garder, telle est la question

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Denis Mahaffey

Perplexe devant une accumulation de sacs, boîtes et caisses récemment retirés de leurs étagères et recoins et qui ne peuvent plus espérer passer inaperçus, j’adapte la question existentielle que Shakespeare a mise sur les lèvres de Hamlet.

Je suis perplexe. Un rangement ne peut plus être remis.

Depuis un nombre impressionnant de décennies, c’est en les empilant en vrac que je classe les lettres et cartes postales reçues. J’aperçois les différentes écritures, surtout des phrases calligraphiées sur des feuilles de papier de dessin par un ami qui y allongeait ses griefs contre mes agissements à ses yeux déplorables. D’autres, parfois intimes, portent des signatures que je ne reconnais plus. Les lettres maternelles fidèlement hebdomadaires sont écrites sur des feuilles petit format ; je répondais, pas toujours aussi régulièrement, mais j’aimais lui écrire – en gommant les aspects irréguliers de ma vie.

D’autres boîtes contiennent des feuilles et cahiers où j’ai griffonné des projets d’écriture, souvent réduits à quelques mots qui parfois ne font plus sens. Il y a deux romans d’enfance, reliés sommairement et d’une naïveté touchante ou agaçante, selon mon humeur en les relisant. 

  1. A côté, quatre grands sacs en papier aux poignées sont devenues fragiles à cause du poids. Ils débordent de coupures de journal, souvent des pages entières, que ma mère, autour les années ’70 et ’80, découpait dans le journal du matin de l’Irlande du Nord, en faisait un rouleau hebdomadaire et me l’envoyait. Le papier, jauni et desséché, se désagrège. Beaucoup de premières pages avec, sous le titre du journal, la photo des derniers attentats terroristes, des bâtiments écroulés, bus et voitures incendiés. Parfois je reconnaissais des lieux de mon enfance. Ainsi j’étais documenté pour d’éventuels articles sur les Troubles, euphémisme pour dire une guerre civile larvée. Au fond des sacs, des paquets que je n’avais pas ouverts.

Les sacs et caisses encadrent le dictionnaire de mon père, consulté par toute la famille, mais qui a surtout servi à ma mère pour ses mots croisés quand elle était veuve et seule. Publié en 1901, il a été réimprimé en 1937. Mon père a inscrit son nom sur la page de garde et la page de titre, comme pour prouver son sérieux lexicographique. Les définitions s’accompagnent ici et là de petites gravures en noir et blanc, par exemple d’une « clack valve » (soupape à clapet). Le volume est usé à la corde, des feuilles s’en sont détachées, le bord des pages est devenu soyeux à force d’être tourné, et la couverture est retenue en place par de multiples bouts de sparadrap qui marquent les blessures d’une longue et honorable carrière.

Enfin la question pour laquelle je cherche une réponse. Que faire de ces reflets d’une vie ? J’ai envisagé à les brûler – le dictionnaire ayant droit à un bûcher individuel. J’ai pensé à tout composter dans un coin du jardin. Ou bien prendre le temps de tout trier, relire, cataloguer.

Garder ou ne pas garder, telle est, vous en conviendrez, la question.

(*) Je pose une vraie question ; des suggestions ou expériences personnelles seraient bienvenues et prises sérieusement en compte. 


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