Une femme – une dame – est assise à côté de la porte d’entrée par laquelle je suis arrivée il y a deux heures, et par laquelle je sors à présent. Sa main s’agrippe à la poignée de sa valise par terre, son sac à main pend à l’autre bras. Elle m’avait regardée quand je suis arrivée, et maintenant elle me fixe, me dit « Bonjour Madame », incline la tête.
« Bonjour. »
J’hésite. « Nous nous connaissons ? »
« Je vous ai remarquée parce que vous êtes comme moi, une anomalie parmi ces âmes perdues. »
Oui, c’est tout de même vrai. Un EHPAD. Ou EPHAD, je ne sais plus. « hôtelier.. » ou « hospitalier… ». J’ai vu le salon. Autour des murs, assis sur un siège ou sanglés dans un fauteuil roulant, des femmes – et quelques hommes, mais noyés dans la féminité – ont l’air de n’y être, n’y vivre, que dans l’abstraction. Leurs vêtements sont hétéroclites, un pull rose sur un tee-shirt violette, un jogging volumineux avec un chemisier à col en dentelle ; un homme porte une chemise sans col et ses chaussettes sont l’une noire, l’autre jaune. Les regards vont dans le vide ou même pas, quand la tête s’appuie sur une main. Ames perdues ? Ou plutôt des corps que l’âme aurait déjà quittés.
A l’étage, où je viens d’aider une vieille voisine à s’installer, des résidentes assises sur le palier devant les portes d’ascenseur m’ont surveillée, moi qui appuyais sur le bouton « Descente » et m’en allais vers le monde et toute sa vivacité.
La dame à la valise demande « Comment vous appelez-vous, Madame ? ».
Je dis d’abord « Eh bien » puis « Cécilia. »
« Mais c’est le nom de ma fille, Cécile ! » Elle a un grand sourire.
Elle me fait penser à ma grand’mère se préparant pour sortir le samedi après-midi avec deux autres veuves pour aller au cinéma (toujours le même, peu leur importait le film). Un manteau sombre avec des panneaux, des boutons habillés, une broche ; un chapeau avec voilette jusqu’au bout du nez ; une touche de rouge sur chaque joue.
La dame devant moi a un peu raté son maquillage, les touches de rouges trop appuyées, une trace sur son nez. Je pense, un peu traîtreusement, à Petrouchka.
Je regarde la valise. « Vous attendez de partir ? »
« Oui, et heureusement, j’ai du mal à vivre ici avec tous ces gens. »
Je souris.
« Vous savez, Cécile, j’ai eu une aventure hier soir. Ou avant-hier. J’ai voulu aller prier à l’église en haut, alors j’ai pris la route qui monte, qui monte. Mais je n’ai rien reconnu. Où était l’église ? » Elle est lancée dans son histoire, comme une conteuse. « Enfin, j’ai été soulagée en la voyant de loin. Mais ! Plus j’avançais et plus elle était loin. Tout de même… Mais enfin j’étais devant, seulement c’était tout, pas comme mes églises parisiennes. Enfin, j’ai voulu entrer et prier. Mais, vous n’allez pas me croire : c’était solide. Oui, un bloc noir. Le portail aussi, j’ai vu qu’il n’y avait pas de poignées. Cela m’a remué, drôlement. Vous imaginez : un bloc de marbre noir, poli comme un monument funéraire par des mains pieuses. Mais ! Comment pouvait-on y prier ? J’avais besoin de prier, comme on a besoin d’aller au petit coin. Tant pis, j’ai décidé de me mettre à genoux sur le trottoir devant – je ne me laisserais pas démonter comme ça, par ce truc géant qui prétendait être un lieu saint. J’ai cherché un appui pour m’aider à m’agenouiller. Il y a une poubelle, c’est fait, je peux prier le bon Dieu. » Elle rit. « Je ne suis peu croyante, mais je préfère assurer mes arrières. » Elle me scrute pour voir si j’apprécie la tournure.
« Puis un homme, un monsieur, s’est approché, m’a aidée à me relever. J’étais content de le voir, je crois que c’était un ami, ou sorte d’ami. Il m’a fait lui prendre le bras, et comme ça » - elle me fait un grand sourire - « nous sommes partis ensemble. Il allait m’accompagner chez moi. Je lui ai demandé s’il connaissait l’église – la soi-disant église – mais il a juste souri.
« Puis au lieu de me déposer devant mon propre immeuble – vous savez, les poignées sont lustrées chaque semaine par la gardienne – il m’a amenée ici, un lieu que je ne connais absolument pas. Enfin, tout est bien qui finit bien. J’ai passé la nuit, je rentre chez moi aujourd’hui. Avec tout mon attirail, Cécile. »
Soudain elle lâche sa valise, me prend la main. « Ma chérie. Te voilà enfin, venue me chercher. Je t’attendais. » Elle se pince les lèvres, et je vois les larmes lui monter aux yeux. Je ne vais même pas essayer de détricoter ses propos. « Chère amie, votre fille va arriver. Moi je suis Cécilia. »
Elle me regarde comme si ma phrase n’avait pas de sens, ou comme si je niais la vérité de notre relation.
« J’ai été contente de vous rencontrer, et de vous voir si heureuse de rentrer chez vous. »
Elle fait comme ma grand’mère : elle me regarde froidement, ferme les yeux pour échapper à ma désolante présence, fait décrire à son menton une courbe comme un arc-en-ciel, et rouvre les yeux, sûre de ne plus avoir le regard souillé par la vue de l’impénitent.
Deux semaines ont passé, et là je rends à nouveau visite à ma voisine - déjà ancienne voisine, il y a une autre famille dans sa maison.
La dame avec sa valise n’y est pas. Heureusement : sa fille Cécile s’est occupée d’elle. J’imagine le contenu de la valise rangé dans un tiroir, la valise poussée sous son lit.
Je monte à l’étage, fais ma visite, redescends, encore déroutée par les yeux qui m’ont regardée, presque goulument, appeler l’ascenseur.
Je m’arrête à l’accueil. « J’ai rencontré une dame ici il y a quinze jours. Elle attendait sa fille pour rentrer chez elle. Tout s’est bien passé ? »
La femme a un regard presque moqueur. « Ah, c’est vous, l’intervenante mystérieuse ? »
« Et comment va-t-elle ? Vous avez des nouvelles ? »
« Pas des bonnes. Elle est décédée mercredi dernier. Elle avait le cancer, Madame Chamroux. »
« Oh ! Chez elle ou à l’hôpital ? »
« Mais ici, Madame ! Elle n’est jamais partie. On n’avait jamais vu de fille. Cela faisait des semaines et semaines qu’elle nous demandait chaque après-midi de descendre sa valise – comme si nous étions du personnel d’hôtel ! Même pas aimable. Et la remonter à l’heure de souper. Enfin, c’était pas lourd. Et quand on a rangé ses affaires, on n’a trouvé dans la valise que du papier journal froissé et quelques photos. »
Je suis dans la rue. En marchant je dis, dans ma tête, pour voir ce que cela donne, « C’était une amie. » Je pleure, dans la rue, pour elle.
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