19/06/2026

L'éclipse

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Martine Besset 

« un  comportement détendu, joyeux et guilleret, rieur et candide »
En permission


Le soleil de midi écourte les ombres et fait miroiter les lunettes noires des passants qui déambulent sur le vieux port. Les deux tours sont blanches de chaleur. Les terrasses du quai Duperré affichent complet. J’ai eu la chance de trouver une table sur le Cours des dames, qui offre  l’ombre bienvenue de quelques vieux platanes. Ici aussi, les trottoirs grouillent de monde ; les terrasses étant séparées des restaurants par une bande d’asphalte où le flot des passants est ininterrompu, les serveurs sont contraints de fendre les groupes d’autorité, et, levant leurs plateaux chargés au-dessus des têtes, de réussir des miracles de jongleurs improvisés.

Il paraît pourtant que les commerçants rochelais apprécient ces quelques jours, à cheval sur la fin de juin et le début de juillet, où le festival de cinéma bat son plein. Peu porté sur les paillettes, il rameute des cinéphiles sérieux, lecteurs de Télérama, plus de première jeunesse, bien élevés et assez argentés pour s’asseoir dans les cafés et les restaurants dès que l’envie leur en prend. En revanche, ces mêmes commerçants redoutent ce qui les attend dix jours plus tard : les Francofolies, avec leur faune débraillée et toujours fauchée, qui laisse des papiers gras partout et fait un bruit d’enfer jusqu’à point d’heure…

Malgré leurs conditions de travail déplorables, nous sommes donc chouchoutés par les serveurs…Ma table est peu ombragée, mais j’aime le soleil, que les nombreuses heures passées chaque jour dans les salles obscures rend encore plus précieux. Le spectacle des passants remplacera un moment celui des images sur l’écran. A ma gauche est assis un couple de personnes âgées, qui a commencé son déjeuner. Pas des festivaliers, ceux-là, sans doute des Rochelais qui habitent tout près, et qui ont troqué pour une heure le calme de leur appartement contre un bain de foule. Mon humeur vacancière me porte à l’enjolivement et à la mansuétude. Ce couple, je le trouve extrêmement sympathique. Je les imagine chez eux, ils sont toujours ensemble après des décennies de vie commune, l’été ils s’ennuient un peu en attendant que leurs petits-enfants les rejoignent, alors ce matin, gourmands de soleil et d’animation, l’un a dit à l’autre : et si on allait déjeuner dehors ? Ils peuvent se permettre cette petite fantaisie de temps en temps, oh attention, dans un des restaurants du Vieux-Port, pas aux Trois sergents, et je suis contente pour eux, qui se taisent en attendant leurs plats, et savourent à l’avance le plaisir qu’ils vont s’offrir. Ils sont attendrissants comme tout. Je les adore, mes voisins…

Les clients mangent, parlent, rient ; les piétons déambulent, les premiers regardent les seconds sans les voir, sauf quand un cri d’enfant, la couleur éclatante d’une robe, leur font lever les yeux ; voilà justement deux jeunes femmes noires, longues, fines, qui avancent avec une majesté de caravelles, puis disparaissent, de nombreux regards rêveurs encore accrochés à leurs sillages. C’est alors que la dame si sympathique du couple sympathique voisin de ma table, lâche, la bouche pleine, et sans regarder son époux : t’as vu les négresses ? Et le monsieur si sympathique lui répond par un bruit de gorge qui ressemble à un crachat. 

Comme dans un conte lu à l’envers, la fée s’est transformée en crapaud. Le couple de petits vieux si adorables est devenu un monstre griffu crachant son venin. Cette brusque métamorphose assombrit du même coup mon humeur vacancière et le soleil si rayonnant, transforme le cliquetis des mâts en rumeur menaçante, ternit le ciel et me fait repousser mon assiette. Je regarde autour de moi : dans cette foule qu’il y a un instant je trouvais joyeuse et bon enfant, combien de têtes contiennent des pensées aussi nauséabondes, combien de bouches seraient capables de les exprimer sans honte? 

Je me lève, quitte la terrasse, et emboîte le pas à la foule estivale avec l’impression que cette bêtise ordinaire colle à ma peau. Il va me falloir beaucoup de temps pour me débarrasser de ce relent écœurant qui a si brutalement éteint la belle lumière de mon déjeuner d’été.


2 commentaires:

  1. catherine28/6/26 11:24

    J'aime beaucoup ce texte, impression d'avoir déjà ressenti ce malaise…

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  2. La narratrice de L’Eclipse lance son récit rochelais par une introduction proprement lyrique, en détaillant le plaisir et la joie d’un déjeuner dans un café d’une ville qu’elle connaît comme sa poche, et sur la côte. Ce tableau utopique cède la place à une réflexion comparée sur les publics touristiques qui la fréquentent à différents moments de la saison estivale. D’abord, il y a sa sympathie pour les cinéphiles venus assister au festival annuel de films. Sérieux, argentés, assez mûrs pour assurer une ambiance tranquille. Dernier détail important : ce sont sûrement des lecteurs de Télérama, garantie de leur jugement sûr et de leur valeur sociale. Ensuite, son dédain pour les fans venus, débraillés, bruyants, sans nuance, pour le festival de la chanson française les Francofolies. Elle est franche dans sa préférence pour les lecteurs de Télérama, plutôt pour ceux qui laissent des papiers gras derrière eux.
    Les cinéphiles auraient toutes les qualités, les mélomanes aucune. La réalité est plus nuancée, mais elle la refuse.
    Toutes les qualités, elle les attribue aussi, et aussi entièrement, au couple âgé qui déjeune à côté d’elle. Cette fois, elle va plus loin : elle les trouve tous les deux attendrissants, Elle va jusqu’à dire « Je les adore. »
    C’est une championne de la projection : c’est elle qui décide que sont les autres.
    Sa chute arrive. Remplie de l’autosatisfaction de ses analyses des présents comme des absents, elle reçoit une douche glacée sur la tête quand le couple voit deux femmes noires qui passent, et dont la seule vue les horripile.
    Pour la narratrice, le choc est à la mesure de ses projections attendries. Sa condamnation transforme le couple. Pas seulement leurs opinions sont inacceptables, la femme parle la bouche pleine, l’homme répond par un bruit qui ressemble à un crachat.
    La narratrice aura-t-elle appris quelque chose quand elle sera remise du choc. Arrivera-t-elle à observer au lieu d’imaginer. Se rendra-t-elle compte que, comme le couple raciste, elle juge les autres sans les connaître, en brodant sur quelques traits, en ne voyant pas les personnes dans leur environnement ? C’est elle qui subit l’éclipse.

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